Notes de lecture de Yonnel Ghernaouti
- Ghernaouti Yonnel
- 9 déc. 2025
- 42 min de lecture
Dernière mise à jour : 30 déc. 2025

La franc-maçonnerie – Vérités et légendes par Pierre-Yves Beaurepaire
Symboles du Moyen Âge – Animaux, végétaux, couleurs, objets par Michel Pastoureau
Le PARIS des francs-maçons par Emmanuel Pierrat et Laurent Kupferman – Préface Pierre Mollier
L’Épopée de la Franc-Maçonnerie – Tome XII – Les Sœurs de la Fraternité
Pierre-Yves Beaurepaire démonte enfin les mythes et les fantasmes sur la franc-maçonnerie !

Depuis trois siècles, la Franc-Maçonnerie avance avec son cortège de fantasmes : complots planétaires, sociétés secrètes tentaculaires, Illuminati tapis dans l’ombre… Avec ce volume consacré à La Franc-Maçonnerie dans la collection « Vérités & légendes », Pierre-Yves Beaurepaire choisit de ne pas s’indigner ni de se moquer. Il fait ce qu’il sait faire mieux que personne : ouvrir les archives, replacer les choses dans leur contexte, et répondre point par point à une série de questions simples, mais redoutables, qui structurent tout l’ouvrage.
La table des matières donne le ton. « Adam est-il le premier franc-maçon ? », « La Franc-Maçonnerie est-elle d’abord née en Écosse ? », « Les Templiers sont-ils devenus francs-maçons ? », « La Franc-Maçonnerie a-t-elle subi ou enfanté la Révolution ? », « Vichy a-t-il fait la guerre aux francs-maçons ? », « Les francs-maçons sont-ils excommuniés par l’Église catholique ? »… Au total, vingt-deux (tout un symbole) questions, formulées dans la langue même des rumeurs, organisent un parcours qui va des mythes des origines jusqu’aux mémoires douloureuses du XXᵉ siècle. Le lecteur comprend d’emblée que le livre ne se contente pas d’expliquer l’Art Royal. Il raconte aussi la manière dont elle a été regardée, fantasmée, combattue.
L’introduction pose le cadre : la maçonnerie moderne naît avec la Grande Loge de Londres de Westminster et les Constitutions dites d’Anderson, mais son succès ne va pas de soi. Dès le XVIIIᵉ siècle, elle intrigue, irrite, fascine. Pierre-Yves Beaurepaire rappelle comment, très tôt, brochures, libelles et divulgations se multiplient. Des auteurs comme Samuel Pritchard font découvrir au public les mots de passe, les gestes, les rituels. Les premiers textes antimaçonniques apparaissent presque en même temps que les premiers catéchismes maçonniques. L’historien montre ainsi que le face-à-face entre loges et accusateurs fait partie de l’ADN de l’institution : l’histoire de la Maçonnerie est inséparable de l’histoire de ceux qui cherchent à la dénigrer ou à la percer à jour.

Chaque chapitre suit la même démarche : partir de la légende, revenir aux sources, puis reconstituer patiemment le cheminement des idées. Quand il examine le lien supposé avec les Templiers, Pierre-Yves Beaurepaire ne se contente pas de dire que rien ne permet d’affirmer une filiation directe. Il montre comment, à partir du XVIIIᵉ siècle, des auteurs maçons ou proches de la maçonnerie ont eux-mêmes nourri ces récits chevaleresques, dans un contexte où l’on cherche des ancêtres prestigieux aux sociétés de pensée. De même, lorsqu’il aborde la question des Illuminati ou des prétendues « loges politiques secrètes », il replace l’ordre bavarois d’Adam Weishaupt dans son contexte précis, puis suit la longue postérité complotiste de ce nom devenu étiquette magique.
L’un des mérites majeurs du livre tient à cette attention constante aux circulations : circulations des hommes, des rituels, des textes, des peurs. Spécialiste des réseaux au siècle des Lumières, Pierre-Yves Beaurepaire sait combien les loges ont été des lieux de passage, où se croisent nobles, bourgeois, savants, marchands, voyageurs, parfois étrangers. Il rappelle que la Franc-Maçonnerie n’est ni un bloc homogène ni un « État dans l’État » : les pratiques varient selon les pays, les obédiences, les périodes. Quand il traite de l’ouverture des loges aux juifs, des relations avec l’islam, ou de la place des femmes, il insiste sur ces nuances, refusant les généralités faciles. Loin d’un discours apologétique, l’ouvrage n’hésite pas à mettre en lumière les lenteurs, les contradictions, les angles morts de l’institution maçonnique.
Les chapitres consacrés à la Révolution française, à l’Empire et à l’Occupation témoignent de la même rigueur. La question « Napoléon Ier a-t-il créé un empire maçonnique ? » permet de distinguer ce qui relève de la propagande, des fantasmes du XIXᵉ siècle, et la réalité de loges effectivement mobilisées dans le cadre d’un projet politique. De même, en étudiant la politique de Vichy et les mesures d’exclusion visant les Francs-Maçons, l’auteur montre comment une obsession antimaçonnique ancienne trouve, dans le contexte de la défaite et de la collaboration, l’occasion de se traduire en persécutions administratives, sociales, parfois judiciaires. Le livre restitue la violence de ces moments sans céder à la tentation du grand récit victimiste.
Pour le lecteur maçon, l’intérêt de La franc-maçonnerie – Vérités et légendes ne se limite pas à la démystification. À travers l’examen des sources, c’est toute une réflexion sur le secret, la discrétion, la parole donnée qui affleure. Que signifie appartenir à une institution qui, dès ses débuts, est à la fois société de pensée, réseau de sociabilité et objet de soupçon ? Comment les loges ont-elles négocié, selon les époques, leur place entre espace religieux, politique et civil ? En répondant à des questions très concrètes – les Francs-Maçons ont-ils lutté contre l’esclavage, ont-ils été excommuniés, ont-ils espionné l’armée ? – l’ouvrage invite aussi chacun à réfléchir aux usages contemporains du mot « complot » et à la responsabilité de tout groupe qui travaille derrière des portes fermées.
L’écriture reste claire, pédagogique, sans jargon inutile. Pierre-Yves Beaurepaire sait résumer en quelques pages des dossiers complexes, sans sacrifier la précision. Le format de la collection – chapitres courts, centrés sur une interrogation – permet une lecture en continu ou au gré des questions, au choix du lecteur. Les références érudites ne sont jamais pesantes ; elles servent la démonstration, qu’il s’agisse d’un manuscrit d’archives, d’une encyclique, d’un tract antimaçonnique ou d’un témoignage maçonnique oublié. Ce souci constant de la source donne au livre une autorité tranquille, précieuse à l’heure où circulent, sur les réseaux sociaux, des affirmations spectaculaires mais rarement étayées.
On lira donc ce volume comme bien plus qu’un vade-mecum pour répondre aux idées reçues sur la Maçonnerie. C’est une invitation à exercer, sur un sujet brûlant d’imaginaires, les réflexes élémentaires de l’esprit critique : dater, vérifier, comparer, contextualiser. Le profane curieux y trouvera une synthèse fiable pour comprendre ce que fut et ce que reste la Franc-Maçonnerie dans l’histoire européenne. Le frère ou la sœur y gagnera un miroir parfois exigeant, qui rappelle que l’Ordre a toujours été pris dans des jeux de pouvoir, des intérêts, des illusions, mais aussi dans des élans de fraternité, de curiosité et d’universalisme qui continuent de nourrir les travaux en loge.
En choisissant de consacrer un volume de « Vérités & légendes » à la Franc-Maçonnerie, les éditions Perrin confient le sujet à l’un des meilleurs connaisseurs du terrain. Le résultat est à la hauteur : un livre accessible, rigoureux, qui ne cherche ni à accabler ni à sanctifier, mais à comprendre. Dans le tumulte des discours complotistes et des pamphlets antimaçonniques, c’est déjà beaucoup.
À propos de l’auteurHistorien de renommée internationale, spécialiste du XVIIIᵉ siècle, Pierre-Yves Beaurepaire enseigne l’histoire moderne à l’Université Côte d’Azur. Membre de l’Institut universitaire de France, il a consacré de nombreux travaux aux réseaux de sociabilité, aux circulations en Europe et dans le monde au temps des Lumières, et à la Franc-Maçonnerie comme phénomène culturel global. On lui doit notamment L’Autre et le Frère – L’Étranger et la Franc-maçonnerie au XVIIIᵉ siècle, La République universelle des francs-maçons, ainsi que Les Illuminati – De la société secrète aux théories du complot, couronné par le Prix du Sénat du livre d’histoire 2023.
La Franc-Maçonnerie – Vérités et légendes
Pierre-Yves Beaurepaire – Perrin, coll. Vérités et légendes, 2025, 288 p., 14 €
ISBN-10 : 2262104271 / Perrin, le site
Symboles du Moyen Âge – Animaux, végétaux, couleurs, objets par Michel Pastoureau

Ce volume reprend, en les rassemblant, dix-huit études de Michel Pastoureau publiées entre 1989 et 2009 dans des ouvrages collectifs, des actes de colloques ou des revues spécialisées, pour la plupart devenus difficiles d’accès. L’avant-propos, daté d’octobre 2012 et conservé tel quel dans cette réédition, rappelle que le recueil prolonge deux volumes antérieurs (Figures et couleurs et Couleurs, images, symboles. Études d’histoire et d’anthropologie), et précise les choix éditoriaux : les textes ont été pratiquement laissés dans leur état d’origine, à l’exception d’un article légèrement remanié, tandis que l’iconographie a été enrichie et que les références complètes aux premières publications sont regroupées en fin d’ouvrage dans une rubrique « Sources ». L’ensemble se présente ainsi comme une mise à disposition raisonnée d’un pan important de l’œuvre de l’auteur.
Un cahier central de vingt planches en couleurs – douze consacrées aux animaux, six aux végétaux et deux aux objets – vient prolonger et rendre visibles les analyses de l’auteur.
Avant d’entrer dans les quatre sections thématiques – animaux, végétaux, couleurs, objets – Michel Pastoureau ouvre le volume par un chapitre programmatique intitulé « Pour une histoire symbolique du Moyen Âge ». Ce texte, qui tient à la fois du manifeste méthodologique et de la mise au point historiographique, constitue la véritable clé de lecture du recueil. L’historien y rappelle que le symbole est, pour les auteurs médiévaux, un mode de pensée et de sensibilité tellement « naturel » qu’il n’appelle ni définition préalable ni justification théorique. La première difficulté pour l’historien contemporain tient ainsi au lexique : le latin médiéval recourt à tout un faisceau de termes – signum, figura, exemplum, similitudo, memoria – et de verbes qui renvoient à l’idée de « signifier », mais ne sont jamais interchangeables. La diversité de ce vocabulaire, que Michel Pastoureau analyse avec soin, montre que la culture médiévale dispose d’un outillage conceptuel précis pour penser les relations entre choses visibles et réalités invisibles.
À partir de ce constat, l’auteur plaide pour une « histoire symbolique » encore largement à écrire. Celle-ci doit prendre au sérieux les procédures par lesquelles les sociétés médiévales investissent le réel de significations multiples : rôle de l’analogie, importance de l’étymologie savante ou populaire, jeux d’échelle entre la partie et le tout, ambivalence et polysémie des signes, superposition de niveaux de lecture. Loin d’être un simple décor de l’histoire sociale, le symbolique en est une dimension constitutive : les « pratiques symboliques » et les « faits de sensibilité » appartiennent pleinement au champ de ce que l’historien peut et doit étudier. Le chapitre liminaire donne ainsi sa cohérence théorique à la diversité des études rassemblées.
La première partie, consacrée aux animaux, illustre concrètement ce programme. Qu’il s’agisse des procès intentés aux bêtes entre le XIIIᵉ et le XVIᵉ siècle, du bestiaire du Roman de Renart et de la figure de l’ours, des ménageries princières ou du bestiaire des cinq sens, Michel Pastoureau croise constamment sources juridiques, textes littéraires et documentation iconographique. Les procès d’animaux ne sont pas abordés comme curiosités pittoresques, mais comme révélateurs des frontières mouvantes entre humanité et animalité ; la place paradoxale de l’ours, tour à tour animal royal, marginal et bouffon, éclaire les tensions d’une société chrétienne face à un animal qui conjugue force, sauvagerie et proximité avec l’homme. L’analyse est toujours menée à partir d’un corpus précis, mais vise à dégager des logiques anthropologiques plus larges.

La section sur les végétaux, plus brève, n’en est pas moins exemplaire de la méthode. On y trouve notamment une étude sur la pomme, suivie d’un texte sur la symbolique du bois et des arbres. L’auteur y montre comment un fruit apparemment banal concentre des significations multiples – de la pomme biblique à la pomme mariale – et comment les arbres se situent au croisement de pratiques techniques, de savoirs naturalistes et de représentations religieuses. L’exemple du tilleul, présenté comme « arbre musical » par excellence en raison à la fois de ses propriétés acoustiques et de son lien traditionnel avec les abeilles, illustre parfaitement cette façon d’articuler observation matérielle, traditions littéraires et usages artisanaux : sans avoir lu Virgile ni les encyclopédistes, l’artisan médiéval sait intuitivement quel bois se prête à tel usage, et c’est cette compétence incorporée que l’historien est invité à prendre au sérieux.
La troisième partie, la plus importante quantitativement, est consacrée aux couleurs, domaine où Michel Pastoureau fait autorité. Les études réunies abordent successivement la place des couleurs chez les Cisterciens au XIIᵉ siècle, l’émergence des couleurs liturgiques, l’évolution du regard porté sur les couleurs au XIIIᵉ siècle, la promotion du bleu, les métamorphoses du vert, puis l’instauration, à la fin du Moyen Âge, d’un nouvel ordre chromatique articulé autour du noir, du gris et du blanc. Loin de proposer une simple typologie symbolique, l’auteur insiste sur les contraintes institutionnelles (décisions conciliaires, normes monastiques), sur les usages sociaux (vêtements, bannières, armoiries) et sur les héritages scripturaires qui encadrent la perception des couleurs. Le bleu royal et marial, le vert ambigu, à la fois couleur de la jeunesse et de l’instabilité, ou encore la dignité nouvelle acquise par le noir dans la société urbaine et bourgeoise, sont autant de cas qui montrent comment changements politiques, mutations économiques et recompositions religieuses se lisent dans le système chromatique.
La dernière partie se concentre sur les objets – gant, cor, sceau – et prolonge la réflexion sur les « pratiques symboliques ». Le gant est étudié comme signe de pouvoir, instrument de transfert de droit et marque de statut social ; le cor, comme objet à la fois sonore et animal, se situe à la rencontre de la chasse, de la guerre et de l’imaginaire de l’appel ; le sceau, enfin, est envisagé comme outil de validation juridique et comme image sociale, par laquelle individus et communautés se donnent à voir. Dans chacun de ces dossiers, Michel Pastoureau montre que les objets ne sont pas seulement des auxiliaires de l’action, mais des médiateurs de sens, au croisement du droit, du rituel et de la représentation.
Pris dans sa globalité, Symboles du Moyen Âge dépasse largement la logique du simple recueil. La juxtaposition d’articles de dates et de contextes divers pourrait faire craindre l’hétérogénéité ; le chapitre introductif, la constance de la problématique et la rigueur de l’écriture assurent au contraire une forte unité d’ensemble. Quelques redites ponctuelles, inhérentes à la reprise de textes autonomes, ne nuisent pas à la lecture et peuvent même être utiles pour un public qui n’est pas familier de l’ensemble de l’œuvre de l’auteur. L’ouvrage s’impose ainsi comme une synthèse particulièrement représentative d’un demi-siècle de recherches sur la symbolique médiévale.
Historien médiéviste né en 1947, Michel Pastoureau est directeur d’études émérite à l’École pratique des hautes études, où il a occupé pendant trente-cinq ans la chaire d’histoire de la symbolique occidentale. Spécialiste des couleurs, des images et des emblèmes, il est l’auteur d’une soixantaine de livres, parmi lesquels les célèbres monographies chromatiques (Bleu, Noir, Vert, Rouge, Jaune), plusieurs ouvrages consacrés aux animaux (L’Ours, Le Roi tué par un cochon, Bestiaires du Moyen Âge) et de nombreuses études sur l’héraldique. Traduit dans une trentaine de langues, il a largement contribué à faire de l’histoire des symboles et des sensibilités un champ central de la recherche historique contemporaine, dont Symboles du Moyen Âge offre une présentation exemplaire.
Symboles du Moyen Âge – Animaux, végétaux, couleurs, objets
Michel Pastoureau
Les Éditions Dervy / Le Léopard d’or, 2025, 368 pages, 26 €
Le PARIS des francs-maçons par Emmanuel Pierrat et Laurent Kupfermann – Préface Pierre Mollier

Ce qui frappe d’abord, c’est la manière dont Emmanuel Pierrat et Laurent Kupfermann tiennent ensemble l’exigence de la preuve et la saveur du symbole. Ils annoncent clairement qu’ils renoncent aux interprétations ésotériques trop aventureuses pour s’en tenir aux faits établis, aux archives, aux biographies, aux signatures des architectes, aux affiliations des élus et des artistes . Cette modestie apparente constitue en réalité une méthode initiatique. En refusant de saturer les lieux de commentaires emphatiques, les auteurs laissent respirer les signes. Une équerre discrète sur un fronton, un fil à plomb sculpté dans un relief, un œil discret gravé sous un fronton, une main serrée sur une façade, ces détails deviennent des jalons silencieux qui éveillent notre regard, sans jamais prétendre enfermer le sens. Nous avançons alors dans Paris comme dans une loge étendue à l’échelle de la ville entière, où le rituel s’inscrit dans le temps long des règnes, des révolutions, des reconstructions, des destructions.

Les pages consacrées à ce que le livre appelle les grands monuments publics ouvrent un vaste panorama. L’Assemblée nationale s’y révèle comme un condensé de l’histoire politique et maçonnique de la France. Emmanuel Pierrat et Laurent Kupferman rappellent la succession des régimes, des assemblées, des changements de nom, tout un théâtre institutionnel qui passe du Manège des Tuileries au palais Bourbon, puis à la Chambre des députés, enfin à l’Assemblée que nous connaissons .
Mais derrière cette chronologie, les auteurs attirent notre attention sur la chaîne continue des frères qui ont façonné ce lieu. Architectes comme Bernard Poyet ou Jules de Joly, sculpteurs comme Jean-Pierre Cortot ou François Rude, hommes politiques qui, de la Révolution à la Troisième République, portent dans leurs loges l’idée d’une souveraineté populaire éclairée. Jusqu’à la fraternelle parlementaire contemporaine, dont la présence rappelle combien la République française s’est pensée, au moins pour partie, sous l’équerre et le compas. L’Assemblée apparaît ainsi comme une pierre d’angle de la cité, non seulement parce qu’elle vote des lois majeures comme la séparation des Églises et de l’État ou la légalisation de l’interruption volontaire de grossesse, mais parce qu’elle cristallise une certaine manière maçonnique de concevoir la loi, au croisement de la raison, de l’humanité et de la fraternité.

Plus loin, la place de la Concorde devient, sous la plume d’Emmanuel Pierrat et de Laurent Kupferman, un vaste damier symbolique. Ils en suivent les métamorphoses successives, de la place Louis XV à la place de la Révolution puis de la Concorde, avec ses statues, ses destructions, ses rebaptêmes, ses dilemmes entre mémoire royale et imaginaire républicain. Au centre, l’obélisque de Louxor se dresse comme un trait d’union entre l’Égypte rêvée des maçons et la modernité parisienne, porté par un réseau d’hommes où s’entrecroisent le baron Taylor, Charles X, Louis Philippe, tous initiés. Autour, les hôtels de la Marine et de Crillon, avec leurs colonnes, leurs pierres cubiques, leurs instruments de mesure sculptés, dessinent discretement un paysage d’outils qui parlent de travail sur soi autant que de puissance d’État. La place devient ainsi une sorte de carrefour où se répondent la mémoire des rois, l’élan de la Révolution, l’alliance franco-américaine à travers la statue de la Liberté, les ambitions impériales, les rêves de concorde entre les peuples. Rien n’est surligné, pourtant tout devient lisible pour qui accepte de considérer les monuments non comme des décors mais comme autant de colonnes, de pavés, de lumières orientées.
Le livre excelle lorsqu’il aborde les lieux de la mémoire funèbre. Les chapitres consacrés au mur des Fédérés et aux grands cimetières parisiens composent une méditation très maçonnique sur la mort et la fidélité à l’idéal. Au Père-Lachaise, le mur des Fédérés n’est pas seulement un site politique, il est présenté comme une sorte d’autel profane où se superposent l’hommage aux communards, le souvenir des francs-maçons tombés pendant la semaine sanglante et la résonance des défilés maçonniques du premier mai, conduits par le Grand Orient de France, cordons et bannières déployés.
Emmanuel Pierrat et Laurent Kupferman restituent la complexité de la Commune, les maçons présents dans les deux camps, les grandes figures comme Louise Michel, les mesures d’avant-garde en matière d’école laïque et de droits sociaux. Cette complexité donne au mur une tonalité particulière, ni commémoration figée ni sanctification univoque. Nous y percevons l’écho d’un combat inachevé pour une République sociale et laïque, dont la franc-maçonnerie parisienne demeure l’un des laboratoires.
Les pages sur les cimetières de Montmartre, de Montparnasse, sur les sépultures d’Auguste Bartholdi, d’André Citroën, des maréchaux de l’Empire ou des grands républicains, prolongent cette réflexion. Les auteurs montrent comment les réformes napoléoniennes sur les droits funéraires, qui permettent à chaque citoyen d’être enterré sans distinction de religion, ouvrent la voie à des nécropoles véritablement laïques, où tombes juives, musulmanes et maçonniques coexistent dans un même paysage de pierre . Là encore, la précision historique se double d’une lecture initiatique. Le cimetière devient la matérialisation d’un principe profondément maçonnique, celui de l’égalité devant la mort, mais aussi devant la mémoire, chaque sépulture ayant droit à sa part de lumière, quel que soit le grade social ou religieux du défunt.
L’autre force du livre tient à cette attention obstinée aux détails du visible. Emmanuel Pierrat et Laurent Kupferman ne se contentent pas des grandes institutions ou des façades célèbres. Ils entraînent le lecteur vers l’École des beaux-arts, dont ils évoquent la généalogie architecturale, de la chapelle des Petits-Augustins au palais des Études, tout en signalant ces deux médaillons discrets qui portent une équerre et un niveau, incrustés dans la façade comme un clin d’œil au métier des bâtisseurs et au travail intérieur des frères . Le lycée Louis-le-Grand surgit ensuite, non comme un simple haut lieu scolaire, mais comme un creuset où se croisent Voltaire, le marquis de La Fayette, Émile Littré, tant d’anciens élèves ou enseignants affiliés à des loges, et où la présence probable d’acacias sculptés dans la décoration renvoie, en filigrane, au thème de la régénérescence si central au troisième degré .
À mesure que nous avançons, Paris se peuple de signes modestes. Une façade d’hôtel particulier, un porche d’immeuble, un médaillon oublié, un compas posé sur une pierre d’angle, tout cela compose une géographie sentimentale où la franc-maçonnerie n’est plus seulement affaire de temples fermés, mais aussi de déclarations discrètes gravées dans la ville même. Les auteurs ne cèdent jamais à la tentation de tout baptiser maçonnique. Ils se méfient des reconstructions délirantes qui ont fait du moindre triangle un message secret. Pourtant, par leur érudition calme et leur sens du contexte, ils parviennent à distinguer ce qui relève de la coïncidence de ce qui procède d’une intention fraternelle. Cette discipline du regard est elle-même un exercice initiatique. Elle apprend à nous défier des fantasmes, tout en nous invitant à aiguiser nos sens, à accorder une attention fraternelle à ces pierres qui nous parlent.
Les séquences consacrées à la tour Eiffel et à la statue de la Liberté constituent un autre sommet du livre.
Emmanuel Pierrat et Laurent Kupferman racontent la saga de la tour, depuis le projet d’exposition universelle voulu par Jules Ferry jusqu’aux alliances décisives avec Édouard Lockroy, René Goblet, Jules Grévy, tous frères, sans oublier l’ingénieur Maurice Koechlin, maçon lui aussi, qui participe au dessin de cette structure métallique destinée à dominer Paris . La tour devient alors bien plus qu’une prouesse technique. Elle est pensée comme une réponse profane au Sacré-Cœur, une contre-tour de lumière dressée par des républicains laïques face à un sanctuaire édifié en expiation de la Commune. Là se révèle une tension spirituelle très forte. D’un côté, une basilique qui veut réparer une faute supposée de la ville, de l’autre, une flèche de fer qui célèbre la science, l’industrie, la rationalité, mais qui, par la trame maçonnique de ses promoteurs, s’inscrit dans une tradition de lumière partagée.
Avec la statue de la Liberté, l’ouvrage élargit le regard vers l’Atlantique. Frédéric Auguste Bartholdi, franc-maçon alsacien, Gustave Eiffel, Maurice Koechlin, les réseaux de loges en France et aux États-Unis, la présence de nombreux frères lors de l’inauguration, la symbolique de la torche, des tables de la loi, de la couronne rayonnante, tout cela compose une sorte de rituel transatlantique de la liberté . La statue de la Liberté et la tour Eiffel apparaissent alors comme deux balises complémentaires, deux phares de métal portant, chacun à leur manière, l’idée d’une émancipation qui doit beaucoup à l’esprit maçonnique du dix-neuvième siècle, à la fois universaliste et profondément attaché aux droits concrets des peuples.
Le Paris de ce livre est donc une ville stratifiée où la franc-maçonnerie ne joue jamais un rôle exclusif, mais toujours un rôle décisif. Emmanuel Pierrat et Laurent Kupferman montrent comment la capitale accueille très tôt les premières loges, comment celles-ci résistent même pendant l’Occupation, comment Paris devient un véritable carrefour d’obédiences, du Grand Orient de France à la Grande Loge de France, de la Grande Loge nationale française au Droit Humain, de la Grande Loge féminine de France à Memphis-Misraïm . La ville n’est pas seulement un siège administratif pour ces obédiences. Elle est le théâtre où leurs idéaux s’incarnent dans la pierre. Hôtel de Ville reconstruit après la Commune avec ses statues de frères, Hôtel de la Marine décoré d’outils, Palais de justice et École des beaux-arts ponctués de symboles d’architectes initiés, autant de lieux où la fraternité travaille le pouvoir, l’art, la justice, la mémoire.
Cette topographie nourrira sans doute tout particulièrement les francs-maçons qui aiment se reconnaître dans les plis du paysage urbain. Mais le livre ne s’enferme pas dans un entre-soi. À plusieurs reprises, Emmanuel Pierrat et Laurent Kupferman prennent soin de rappeler que leur itinéraire s’adresse aussi aux profanes, à tous ceux qui cherchent à comprendre ce que la franc-maçonnerie a vraiment apporté à Paris et, au-delà, à l’histoire de la République.
Cette double adresse donne au texte une tonalité singulière. Les références rituéliques restent implicites, mais le lecteur initié sent vibrer, derrière les notices historiques, de grandes thématiques qui lui sont familières. La lumière, bien sûr, omniprésente dans les jeux de perspectives, dans les phares, les torches, les colonnes, les obélisques. La mort et la résurrection, omniprésentes dans les cimetières, les murs, les ruines et les reconstructions. La liberté de conscience, qui traverse la Commune, les lois laïques, les batailles parlementaires. L’universalité, enfin, dans ces ponts jetés entre Paris et New York, entre le Champ-de-Mars et les rives de l’Hudson, entre les temples parisiens et les loges du monde entier.
Ce qui émerge à la fin de la lecture, c’est l’impression qu’Emmanuel Pierrat et Laurent Kupferman ont réussi à proposer une véritable herméneutique de la ville. Nous ne sommes plus seulement devant une succession de fiches patrimoniales. Nous sommes invités à habiter autrement Paris. À ne plus traverser la place de la Concorde sans sentir la densité symbolique de l’obélisque. À ne plus déambuler au Père-Lachaise sans deviner le réseau invisible qui relie les tombes des frères, les murs, les mausolées. À ne plus lever les yeux vers la tour Eiffel comme vers un simple emblème touristique, mais comme vers une colonne de métal inscrite dans une histoire très précise de la laïcité militante. La ville devient un miroir pour notre propre cheminement. Chacun de ces lieux pose une question à notre manière d’être maçon ou d’être citoyen. Quelle place accordons-nous à la mémoire des combats sociaux. Comment articulons-nous la fidélité à la tradition et l’exigence d’émancipation. Quel usage faisons-nous des symboles lorsque nous quittons le Temple pour retrouver la rue.
Cette profondeur ne se comprend pleinement qu’en replaçant le livre dans le parcours de ses auteurs. Emmanuel Pierrat est avocat au barreau de Paris, spécialiste du droit de la culture, de la liberté d’expression et de la propriété littéraire. Il a dirigé ou animé des collections, fondé un cabinet réputé pour ses dossiers sensibles, enseigné dans de nombreuses écoles d’art et de journalisme. Surtout, il a poursuivi, depuis des années, un travail patient d’écrivain sur la censure, les mœurs, la justice et la franc-maçonnerie. Des ouvrages comme Les Francs-maçons sous l’Occupation, Les Francs-maçons et le pouvoir (réédité lui aussi cette année chez Le compas dans l’œil), Dieu, les religions et les francs-maçons, ou encore Les Grands textes de la franc-maçonnerie décryptés témoignent de cette volonté de relire l’histoire française avec, dans une main, les archives juridiques et, dans l’autre, les rituels maçonniques Dans Le PARIS des francs-maçons, Emmanuel Pierrat met au service de la ville cette double compétence de juriste et d’initié. Sa sensibilité aux rapports entre droit et espace, entre institutions et symboles, irrigue la manière dont il décrit les palais de justice, les assemblées, les lieux du pouvoir.
Laurent Kupferman, disparu en 2025, apporte à l’ouvrage une tonalité différente et parfaitement complémentaire. Essayiste, chroniqueur, consultant en communication, membre du Grand Orient de France, il a toujours inscrit son engagement maçonnique dans une perspective civique très large. Cofondateur de l’Orchestre symphonique d’Europe, il sait ce que signifie faire exister une œuvre culturelle sans soutien institutionnel, dans la seule force d’un désir collectif. Conseiller auprès d’un ministre de la Culture, artisan infatigable de la campagne pour l’entrée de Joséphine Baker au Panthéon, lauréat d’un prix consacré aux droits de l’homme, il a toujours cherché à montrer, dans ses livres comme dans ses tribunes, ce que la République doit vraiment aux francs-maçons. Ses ouvrages sur la laïcité, sur les figures républicaines, sur les grandes batailles de l’école, résonnent dans ce PARIS des francs-maçons. Dans la manière dont le livre valorise les lieux de la mémoire républicaine, les maisons d’école, les mairies, les monuments aux morts, nous reconnaissons la voix de Laurent Kupferman, pour qui la franc-maçonnerie n’est jamais repliée sur elle-même, mais constamment sommée d’éclairer la cité.
Enfin, la présence de Pierre Mollier enveloppe l’ouvrage d’une autorité silencieuse. Historien de la franc-maçonnerie, spécialiste d’iconographie et d’héraldique, directeur pendant trois décennies de la Bibliothèque, des Archives et du Musée de la franc-maçonnerie (musée de France depuis 2004) du Grand Orient de France (GODF), commissaire de la grande exposition consacrée à la franc-maçonnerie à la Bibliothèque nationale de France, Pierre Mollier a consacré sa vie intellectuelle à l’étude patiente des signes, des tableaux, des documents rituéliques. Il sait comment un détail de fronton, un emblème sculpté, une médaille, un tableau de loge peut, à lui seul, éclairer tout un pan de l’histoire maçonnique. L’itinéraire proposé par Emmanuel Pierrat et Laurent Kupferman trouve naturellement place dans ce mouvement de recherche auquel Pierre Mollier a donné une telle ampleur. Les trois hommes partagent une même conviction, que ce livre illustre magnifiquement. Paris ne se comprend vraiment que si nous acceptons de lire, sous la surface des rues, un texte plus ancien, plus discret, tissé par des générations de frères et de sœurs qui ont, chacun à leur manière, posé une pierre dans l’édifice commun.
Le PARIS des francs-maçons, dans cette nouvelle édition, n’est donc pas seulement une mise à jour de l’ouvrage de 2009, aujourd’hui paru chez Le compas dans l’œil, avec un format resserré et une écriture renforcée par quinze années de débats sur la laïcité, la mémoire et l’antimaçonnisme.
Il est devenu un miroir pour notre propre époque. Dans un moment où les symboles sont souvent caricaturés ou instrumentalisés, Emmanuel Pierrat et Laurent Kupferman nous invitent à retrouver le goût d’une lecture lente, à hauteur de façade, de pavé, de jardin, de tombe. Ils nous rappellent que la ville, comme le Temple, n’a jamais fini de se dévoiler, pourvu que nous consentions à marcher, à regarder, à laisser travailler en nous cette alchimie singulière entre l’histoire, la pierre et la lumière.
Le PARIS des francs-maçons
Emmanuel Pierrat, Laurent Kupfermann – Préface Pierre Mollier
Le compas dans l’œil, 2025, rééd., 128 pages, 18 €
NDLR : L'implication d'Emmanuel Pierrat dans plusieurs affaires de justice avec harcèlement avéré nous oblige à une certaine retenue : cf un article récent du Monde.
Les Francs-Maçons et le Pouvoir par Emmanuel Pierrat

Les Francs-Maçons et le Pouvoir d’Emmanuel Pierrat se lit comme une longue respiration dans l’histoire française, ce moment où la trame cachée des loges affleure à la surface des régimes, des révolutions, des scandales, des fidélités et des trahisons. Le livre ne se contente pas de reconstituer une galerie de portraits ou une chronologie un peu sage des rapports entre francs-maçons et institutions. Emmanuel Pierrat a choisi de suivre un fil plus vif. Il regarde la franc-maçonnerie comme un lieu de contestation et de réflexion, comme un laboratoire d’idées et de comportements politiques, bien plus que comme un prétendu pouvoir occulte. Dès les premières pages, la confrontation entre fantasmes complotistes et réalité des loges est posée avec une clarté ferme. Les délires qui décrivent la franc-maçonnerie comme une hydre planétaire sont rappelés sans complaisance, puis renvoyés à leur inconsistance, tandis que l’auteur installe la franc-maçonnerie dans son véritable registre. Elle est ce groupe de pression assumé, ce foyer de lobbying philosophique où des hommes se rencontrent pour travailler à partir de valeurs clairement énoncées et régulièrement interrogées.
Cette façon de ramener la franc-maçonnerie du côté du réel, sans l’amoindrir, donne à l’ensemble une tonalité très singulière. Emmanuel Pierrat ne démystifie pas pour le plaisir de démystifier. Il rétablit l’équilibre entre le mythe et la vérité historique afin de laisser exister ce qui, dans l’Art royal, demeure profondément initiatique. Il rappelle l’héritage opératif, l’émergence des loges écossaises au XVe siècle, la lente métamorphose des ateliers de chantier en lieux de pensée, puis la naissance de la Grande Loge de Londres et de Westminster en 1717.
À partir de là, la grande bifurcation se dessine. Le monde anglo-saxon choisit de bannir la religion et la politique des travaux. La France, au contraire, transforme la loge en espace de débat, où toute question brûlante peut devenir matière à réflexion et à vote. Dans ce choix initial se dessine déjà ce que le livre ne cesse de montrer. La franc-maçonnerie française participe à la vie de la cité, elle accepte de courir le risque de la confrontation, du conflit, des ruptures et des scissions, parce que la politique et la société entrent jusque dans le Temple.

Lorsque Emmanuel Pierrat décrit les débuts de la franc-maçonnerie sous l’Ancien Régime, la scène prend des allures de roman d’espionnage. Les stuartistes exilés, les premières loges en territoire français, la loge Saint Thomas installée chez un traiteur anglais, la surveillance inquiète de la police et des ministres, tout cela compose un décor où la franc-maçonnerie hésite entre cénacle politique, club mondain, laboratoire d’idées et réseau de services secrets. L’auteur montre comment la monarchie hésite devant cet objet étrange. Un lieu où nobles, bourgeois, négociants et officiers se côtoient à égalité, où la parole circule de façon horizontale, où le serment de secret nourrit l’imaginaire du complot. Ce mélange est insupportable à un pouvoir qui se méfie autant du désordre social que de la pensée religieuse déviante.
De là les rapports de police, les infiltrations, les perquisitions, la méfiance du cardinal de Fleury, la tension avec Rome, les bulles pontificales condamnatoires et les gestes de protection du roi lorsque la bulle pontificale de Clément XII In eminenti apostolatus specula fulminée le 28 avril 1738 n’est pas enregistrée en France.
Dans ce paysage troublé, l’auteur met en lumière une figure symbolique. La loge des Petits Appartements, loge de la chambre du roi, où Louis XV est initié, où se rencontrent le duc d’Antin, des maréchaux, des princes du sang, des serviteurs très proches de la personne royale. Il ne s’agit pas pour l’auteur d’idéaliser une improbable sagesse maçonnique au cœur de Versailles. Il montre plutôt un double mouvement. La franc-maçonnerie se rapproche du trône pour se protéger des foudres pontificales et policières, tandis que le pouvoir civil, en laissant la loge pénétrer jusqu’au cœur du château, tente de canaliser une force qu’il comprend mal. Cette ambivalence est au centre du livre. Les loges ne forment ni un bloc opposé au pouvoir ni un instrument docile de ce pouvoir. Elles sont cet espace conflictuel où se croisent, se heurtent et parfois s’allient des visions du monde irréductibles.
Lorsque la plume d’Emmanuel Pierrat s’attarde sur le chevalier Andrew Michael Ramsay, sur le duc d’Antin, sur le comte de Clermont, la dimension initiatique affleure avec discrétion.
Le chevalier Ramsay, voyageur mystique, théoricien des hauts grades, conteur d’origines mythiques reliant l’Ordre à Noé et aux chevaleries, incarne cette volonté de donner au travail maçonnique une profondeur symbolique et spirituelle qui dépasse la seule conjugaison des influences politiques.
Le duc d’Antin, par sa proximité avec le roi, protège l’obédience et permet que la condamnation pontificale ne devienne pas loi du royaume.
Le comte de Clermont, figure ambiguë d’aristocrate éclairé et de dilettante, correspond à une période de crise durant laquelle la franc-maçonnerie se délite, se fragmente, se laisse aller aux excès de la mode des hauts grades, aux dérives occultistes et aux rivalités d’obédiences. Emmanuel Pierrat ne cède ni à la nostalgie ni au mépris. Il décrit cette période comme un creuset, parfois confus, dont emergent pourtant les conditions de naissance du Grand Orient de France, lorsque la majorité des loges choisit une structure plus démocratique et plus représentative.
Au fil des chapitres, la franc-maçonnerie se révèle comme un miroir grossissant de la question politique française. Durant le siècle des Lumières, la présence de Voltaire, de Montesquieu, de Mirabeau, de La Fayette, de Beaumarchais et de tant d’autres dans les loges permet à Emmanuel Pierrat de montrer comment l’Art Royal devient un lieu de circulation des idées nouvelles. Non pas une machine centrale de la Révolution, mais un espace où se préparent des sensibilités, des alliances, des courage, des bifurcations intérieures. La Révolution française, les journées de 1830 et de 1848, la Commune, ne sont jamais présentées comme des épisodes mécaniquement commandés par une « haute maçonnerie ». Emmanuel Pierrat insiste sur cette nuance. Des francs-maçons participent aux révolutions, d’autres les combattent, certains hésitent, se taisent, se retirent. Les obédiences sont traversées par les mêmes fractures que la société. L’Art royal se révèle alors pour ce qu’il est vraiment. Un ensemble de rituels, de symboles et de textes qui orientent vers la liberté, l’égalité, la fraternité, mais qui ne dispensent pas chacun de la responsabilité terrible de choisir une attitude face à la violence, à la loi, à la guerre civile.
C’est ici que le livre atteint une profondeur qu’une lecture initiatique reconnaît immédiatement. Emmanuel Pierrat pose des questions qui résonnent avec nos travaux de loge. Comment un franc maçon peut-il voter la mort d’un roi et rester fidèle à l’Art royal qui proscrit le meurtre. Comment un frère peut-il prendre les armes au sein de la Commune sans rompre avec l’esprit même de son serment. Que devient la fraternité lorsque des frères se retrouvent dans des camps opposés pendant la Résistance et la Collaboration. Le livre ne propose pas de réponse dogmatique. Il laisse ces interrogations vibrer et, par-là, rappelle que la franc-maçonnerie n’est pas un refuge hors du monde, mais une discipline spirituelle qui oblige à penser les contradictions les plus douloureuses et, parfois, à les vivre dans sa propre chair de citoyen.
La Troisième République occupe un espace central. Emmanuel Pierrat suit la montée en puissance des loges dans la construction de l’école laïque, de la séparation des Églises et de l’État, des grandes lois sociales. Figures d’Alfred Naquet, de Jules Ferry, d’Émile Combes, affrontement avec l’antimaçonnisme délirant de Léo Taxil, tout cela compose une fresque où la franc-maçonnerie prend une place très visible. Emmanuel Pierrat décrit alors une franc-maçonnerie qui épouse presque trop bien le destin d’une République militante. Les loges entrent dans les ministères, inspirent des lois, servent de réseau de cooptation, en particulier dans la fonction publique. La République des francs-maçons peut ainsi se lire à la fois comme victoire historique d’un projet politique maçonnique et comme moment de bascule, après lequel l’Ordre doit apprendre à ne pas se perdre dans les délices du pouvoir. Ce regard n’est pas moralisateur. Il est lucide. Nous sentons combien l’auteur, lui-même familier des arcanes juridiques et institutionnels, sait ce que la proximité avec le pouvoir a de dangereux pour toute fraternité initiatique.
Le vingtième siècle, avec les deux guerres mondiales, les lois pétainistes, l’abolition de la franc-maçonnerie sous Vichy, la Résistance et la Reconstruction, permet à Emmanuel Pierrat de poursuivre sa réflexion sur les déchirures.
Les figures de Pierre Brossolette, de Guy Mollet, de Pierre Mendès France, de Camille Chautemps, d’Arthur Groussier, apparaissent comme autant de trajectoires divergentes à l’intérieur d’un même univers symbolique. Le livre montre la brutalité de l’antimaçonnisme d’État, la spoliation des temples, la publication des listes de frères, le fantasme récurrent d’un complot, réactivé par les extrêmes et par les conjonctures de crise. Il suit ensuite le lent retour à la lumière des loges après 1945, la réorganisation des obédiences, l’apparition des fraternelles parlementaires, la présence maçonnique à l’Élysée sous la Ve République, jusqu’à la question récurrente de l’appartenance ou non de tel président à une loge. La question « François Mitterrand, candidat maçonnique » est traitée avec le même mélange de précision et de prudence.
L’auteur ne se laisse pas prendre au jeu des rumeurs. Il interroge plutôt la nature des liens entre réseaux maçonniques et pouvoir présidentiel, la manière dont des thèmes chers à l’Art royal, la laïcité, l’Europe, les droits individuels, traversent les programmes politiques.
Dans la partie consacrée aux combats contemporains, Emmanuel Pierrat aborde des sujets qui sont au cœur de nos débats actuels. Questions de bioéthique, de fin de vie, de liberté de conscience, de droits des minorités, d’égalité entre femmes et hommes, tout un champ où les obédiences se positionnent, adoptent des motions, créent des commissions de travail, saisissent les parlementaires. L’auteur décrit la fraternelle parlementaire comme un espace charnière entre loges et assemblées, ni chambre d’enregistrement des volontés des obédiences, ni cénacle conspiratif, mais lieu où se croisent des cultures politiques et initiatiques. Il s’intéresse aussi aux limites de l’influence maçonnique dans une société fragmentée, désorientée par les complotismes numériques, traversée par de nouvelles formes de radicalité religieuse et identitaire. Là encore, la perspective initiatique n’est jamais explicitement théorisée, mais elle affleure dans la manière dont Emmanuel Pierrat insiste sur le caractère évolutif des positions maçonniques, sur cet effort constant pour relier les principes fondateurs à des situations inédites.
Ce qui donne à l’ensemble sa cohérence profonde, c’est finalement la manière dont Emmanuel Pierrat raconte la franc-maçonnerie comme une école de la contestation organisée. Contestation du pouvoir lorsqu’il se fige dans l’absolutisme, contestation des Églises lorsqu’elles refusent la liberté de conscience, contestation des États lorsqu’ils méprisent la dignité humaine. Mais aussi contestation au sein même des loges, lorsque des frères refusent de suivre une ligne qui leur semble trahir l’Art Royal.
Le livre met en scène ces tensions internes, ces scissions, ces créations d’obédiences nouvelles, non comme de simples querelles de personnes, mais comme des symptômes d’un travail plus profond. L’initiation, telle que la vit un franc maçon, ne consiste pas à se soumettre à une structure, mais à disposer d’un outillage symbolique pour affronter des situations où la loi positive, la conscience morale et la fidélité fraternelle peuvent se trouver en contradiction. Dans cette perspective, la question centrale posée par le livre – la forme que doit prendre la contestation, la légitimité ou non de la violence, la limite de la désobéissance – résonne comme un écho des débats de loge, transposés dans l’histoire longue.
En filigrane de ce parcours, la figure d’Emmanuel Pierrat elle-même participe du sens de l’ouvrage. Avocat, romancier, essayiste, Emmanuel Pierrat connaît intimement les institutions, les codes, les coulisses du droit. Son travail sur la censure, sur les minorités, sur l’histoire des libertés publiques l’a conduit à fréquenter les frontières entre norme et transgression, entre loi et pouvoir. Lorsqu’il se penche sur la franc maçonnerie, il n’écrit pas en observateur extérieur. Il restitue un paysage qu’il fréquente et qu’il connaît, même lorsque son point de vue demeure discret. Les livres d’Emmanuel Pierrat consacrés à la franc-maçonnerie se répondent. Les Francs-maçons sous l’Occupation – Entre résistance et collaboration (Albin Michel, 2016), Le Décodeur des expressions franc-maçonniques (First Éd., 2017), et désormais cette nouvelle édition de Les Francs-Maçons et le Pouvoir, composent une trilogie implicite. La langue, l’histoire, la politique. Les mots des loges, les drames du vingtième siècle, les relations au pouvoir. À travers ces livres, Emmanuel Pierrat s’est imposé comme l’un de ces passeurs qui circulent entre barreau, monde éditorial et univers maçonnique.
Bibliographiquement, Les Francs-Maçons et le Pouvoir occupe une place singulière. Il n’est ni un manuel pour profanes curieux ni un ouvrage ésotérique réservé à quelques initiés. C’est un livre qui assume pleinement l’érudition de son auteur, qui cite les grands travaux historiques consacrés aux relations entre franc-maçonnerie et histoire politique, tout en adoptant un ton vivant.
L’écriture d’Emmanuel Pierrat est toujours aussi précise. Elle mêle anecdotes, portraits, analyses de textes, retours sur des affaires célèbres, tout en gardant comme fil directeur cette interrogation sur ce que signifie être franc maçon dans la Cité. La nouvelle édition, enrichie et augmentée, prolonge la réflexion jusqu’aux présidences récentes et aux combats les plus actuels, ce qui la rend précieuse pour qui souhaite penser la place de la franc-maçonnerie dans un moment où les institutions vacillent et où les récits complotistes retrouvent une vigueur inquiétante.
Ce livre propose donc bien plus qu’un panorama historique. Il devient un miroir dans lequel chaque sœur, chaque frère peut interroger sa propre pratique. Nous y rencontrons des figures exemplaires et des figures faillibles, des loges qui avancent vers plus de liberté et d’autres qui se perdent dans les jeux de pouvoir. Nous y ressentons la fragilité de la frontière entre engagement maçonnique et recherche de places, entre fidélité aux principes et fascination pour les coulisses de l’État. Nous y percevons enfin que l’Art royal ne promet pas une pureté inaccessible. Il propose des outils spirituels pour traverser les zones d’ombre du politique, pour accepter que la lumière passe aussi par des chemins incertains.
En cela, la lecture de Les Francs-Maçons et le Pouvoir ressemble à ces travaux de loge où l’histoire, le droit, la symbolique et la méditation se mêlent dans un même mouvement. Elle invite chacun à reprendre pour lui-même la question qui traverse tout le livre. De quelle manière une initiation maçonnique transforme-t-elle notre rapport au pouvoir, à la loi, à la contestation. Et quelles responsabilités nouvelles naissent de cette transformation.
Les Francs-Maçons et le Pouvoir
Emmanuel Pierrat
Le compas dans l’œil, 2025, nvl éd. rev. et augm., 182 pages, 20 €
NDLR : L'implication d'Emmanuel Pierrat dans plusieurs affaires de justice avec harcèlement avéré nous oblige à une certaine retenue : cf un article récent du Monde.
Simone Weil – L'amour absolu par Philippe Guitton
Éditions Ancrages, coll. Rencontres philosophiques, 2025, 104 pages, 11,90 €

Simone Weil (1909-1943), philosophe, mystique et militante, incarne l'exigence de cohérence entre pensée et vie. C'est cette essence qu'explore Philippe Guitton dans Simone Weil – L’amour absolu, un ouvrage dense et lumineux publié en 2025 dans la collection « Rencontres philosophiques » des éditions Ancrages. Guitton, philosophe praticien et fervent admirateur de l’œuvre weilienne, poursuit ici une quête amorcée avec Simone Weil – L’exigence philosophique (2021), où il décryptait la singularité de cette philosophe au regard brûlant sur l’humain et le divin.
Dans L’amour absolu, l’auteur offre une réflexion qui va au-delà de l’analyse académique pour se faire dialogue intime avec la pensée weilienne. Le livre s’ouvre sur une anecdote touchante : une femme de ménage londonienne, en août 1943, dépose un modeste bouquet de fleurs tricolores sur le cercueil de Simone Weil. Ce geste symbolise toute la profondeur et la simplicité qui traversent la vie et l’œuvre de cette philosophe, qui demeure un phare pour ceux que la quête de justice et de vérité habite. En convoquant cette scène, Guitton rappelle que Weil n’était pas seulement une intellectuelle, mais aussi une militante et une âme proche des humbles. Elle a cherché à comprendre la vie des travailleurs et à incarner, par son existence même, cet amour absolu qu’elle pensait et vivait.
Au fil des pages, Guitton s’attache à dévoiler les facettes de cet amour radical, véritable fil rouge de l’œuvre de Weil. Cet amour absolu, qu’elle place au centre de ses réflexions, n’est pas un amour sentimental ni même une passion humaine, mais une quête spirituelle transcendantale. Weil le décrit comme un mouvement de dépossession de soi, une attention pure tournée vers l’autre, qu’il s’agisse de l’humain ou du divin. Pour elle, aimer, c’est avant tout se vider de son ego pour faire place à l’universel. Guitton souligne combien cette vision de l’amour, exigeante et radicale, est une réponse à la souffrance humaine. Face à un monde marqué par la violence et l’injustice, Weil propose non pas une révolte, mais une acceptation lucide et active, qui ouvre la voie à une rédemption collective.
Guitton explore également la tension féconde entre l’enracinement et le déracinement dans la pensée de Weil. Si l’enracinement est pour elle une condition nécessaire à l’épanouissement humain, le déracinement, lorsqu’il est subi, devient une source de souffrance. Mais c’est précisément dans cette douleur que se manifeste l’amour absolu : dans la capacité à accueillir l’épreuve comme un moyen d’accéder à une vérité supérieure. Cette dialectique, que Guitton éclaire avec finesse, témoigne de la profondeur métaphysique de la pensée weilienne, qui conjugue le temporel et l’éternel dans une unité indissoluble.
La plume de Guitton, précise et incarnée, rend hommage à cette unité de pensée et de vie si chère à Weil. Il nous rappelle que la philosophe ne s’est pas contentée de penser l’amour absolu : elle l’a vécu, jusqu’à en faire l’ultime horizon de sa propre existence. De ses engagements politiques à son choix d’une vie d’ascèse et de pauvreté volontaire, Weil a constamment cherché à traduire ses idées en actes. Elle dérange, non parce qu’elle s’oppose, mais parce qu’elle incarne une exigence de vérité qui dépasse les compromis habituels de la condition humaine.
Ce livre se veut également un appel à une pratique philosophique quotidienne. Guitton, fidèle à son rôle de philosophe praticien, invite le lecteur à ne pas seulement lire Weil, mais à méditer ses idées et à les intégrer à sa propre vie. Dans cet esprit, Simone Weil – L’amour absolu est une boussole pour l’âme, un guide pour tous ceux qui cherchent à vivre en harmonie avec leurs convictions les plus profondes.
Dans une perspective maçonnique, l’œuvre de Simone Weil et l’analyse qu’en propose Philippe Guitton trouvent une résonance particulière. La quête de vérité et de justice qui traverse le parcours de Simone Weil est au cœur des idéaux maçonniques. Son exigence d’unité entre pensée et vie résonne comme un rappel des devoirs de chaque initié : construire le temple intérieur, pierre après pierre, en s’appuyant sur les principes de liberté, égalité et fraternité. L’amour absolu, tel que défini par Weil, peut être vu comme une expression ultime de la fraternité universelle, ce lien sacré qui transcende les différences pour unir les êtres dans une quête commune de sens et de lumière.
Ainsi, Simone Weil – L’amour absolu n’est pas seulement une exploration philosophique, mais une invitation à la transformation personnelle. Il est une incitation à embrasser l’amour comme une force transformatrice, capable de réconcilier l’humain et le divin, le matériel et le spirituel, dans une unité lumineuse. Philippe Guitton, par son érudition et son engagement, nous offre une clé précieuse pour entrer dans cet univers, où la pensée se fait vie et où l’amour devient absolu.
L’Épopée de la Franc-Maçonnerie – Tome XII – Les Sœurs de la Fraternité par Didier Convard (dir.), Pierre Boisserie (scénario), Annabel (dessin)
Glénat BD, 2025, 56 pages, 14,95 € – Format Kindle : 8,99 €

« Là où les Frères ont bâti des temples, les Sœurs ont soufflé l’âme. »
Maxime apocryphe retrouvée entre deux colonnes…
Jérusalem. Métropole sacrée, croisement des langues et des fois, ville-monde où s’entrelacent les mystères du ciel et les cicatrices de la terre. Elle s’impose ici comme la clef de voûte symbolique de ce dernier volume de L'Épopée de la Franc-Maçonnerie. Qu'elle ouvre le livre comme une aurore et le referme comme un couchant n’est pas anodin : Jérusalem n’est pas une destination, mais une origine, un point d’élévation et de retour, le cœur spirituel d’un monde intérieur qu’il faut sans cesse réunifier. Lieu des commencements et des accomplissements, cité à la fois réelle et idéale, elle incarne le foyer irradiant de l’imaginaire maçonnique, où l’homme – et ici la femme – s’efforce de reconstruire le Temple perdu en lui-même.
À travers l’œil de Sophie, le lecteur entrevoit la Ville Sainte depuis le jardin des Oliviers, ce lieu suspendu entre ciel et terre, d’où le regard se perd dans la mémoire du Temple. « Rien, tout va bien. J’ai cru voir une lumière... une lumière qui me montrait le chemin », murmure-t-elle. Par ces mots, elle ne décrit pas une scène, mais une transmutation intérieure. Jérusalem devient alors espace de révélation, miroir d’un éveil silencieux. Là-bas, dans la blancheur minérale et le chant assourdi des pierres, c’est une initiation dans l’axe du monde qui se dessine.
En vérité, je vous le dis, il est des œuvres que l’on effleure à la lumière d’une simple lampe, et d’autres que l’on doit recevoir dans le silence d’un Temple intérieur. Les Sœurs de la Fraternité, douzième et ultime volet, relève de cette dernière catégorie. Sous la direction de Didier Convard, avec la plume scénaristique de Pierre Boisserie et les pinceaux lumineux d’Annabel, cette fresque graphique ne se contente pas de restituer la mémoire occultée des femmes en Franc-Maçonnerie : elle l’élève, elle la transfigure. Elle la rend à la fois chair et symbole, souffle et pierre, offrande et révélation.
À travers l’itinéraire initiatique de Sophie, Sœur contemporaine tiraillée entre le tumulte profane d’un foyer familial et l’appel du « club de lecture » – euphémisme pudique pour désigner sa Loge –, le récit tisse un fil d’Ariane entre les voix du passé et l’élan des générations présentes. Ce choix narratif d’un double plan – intime et historique, personnel et universel – permet d’incarner une réalité longtemps tue : les femmes ont été, sont, et seront des colonnes vivantes du Temple, souvent invisibles aux yeux des profanes, mais ô combien vibrantes pour les cœurs éveillés.
L’album prend la forme d’un palimpseste où se superposent récits, figures et échos. À l’avant-scène, l’histoire d’une femme d’aujourd’hui, entre deux plats de lasagnes et une conférence maçonnique. En arrière-plan, la riche galerie des pionnières : Elizabeth Saint Leger, figure anglo-irlandaise initiée en des circonstances légendaires ; les Dames de la Maçonnerie d’Adoption, princesses ou citoyennes, qui surent conjuguer grâce et gravité, salon et symbole ou encore Maria Deraismes, infatigable combattante de la laïcité et du droit des femmes… Le trait d’Annabel, d’une précision poétique, restitue leur présence avec un tact rare, entre élégance graphique et souffle initiatique.
Le Temple maçonnique de Périgueux, enserré entre la rue Saint-Front et celle des Francs-Maçons, où se réunit la Loge de Sophie, n’est pas un simple décor. Il est le réceptacle vivant de la mémoire initiatique, un théâtre transfiguré en sanctuaire. Entre ses murs chargés de symboles, la parole féminine s’élève dans la continuité silencieuse des bâtisseurs. Ce lieu, inscrit dans la pierre et dans l’histoire, devient la matrice même du récit.
Au fil des Tenues d'obligation, Sophie devient une passeuse d’histoire. Elle évoque Sabina von Steinbach, figure légendaire du chantier de Strasbourg en 1318, fille d’Erwin, maître d’œuvre de la cathédrale. Selon la tradition, elle aurait poursuivi l’ouvrage après la mort de son père, réalisant les célèbres statues de l’Église et de la Synagogue – chefs-d’œuvre gothiques où se cristallisent symboliquement l’élévation et l’aveuglement. Puis vient Elizabeth Aldworth, initiée en 1712 en Irlande dans des circonstances aussi singulières que fondatrices. Sophie commente les Constitutions d’Anderson et questionne la place des femmes dans la Chaîne d’Union. Chaque planche devient alors un espace méditatif, chaque dialogue une lumière allumée.
Mais ce qui fait la force singulière de ce volume, c’est sa capacité à transmuer l’histoire en rituel. Il ne s’agit pas seulement de dire : il s’agit d’initier. Chaque page est un degré, chaque silence un symbole. Le thème du secret, lourd à porter pour Sophie face à sa famille, s’enracine dans le silence opératif, celui qui creuse l’âme, qui fait naître les interrogations vraies.
Ce silence, magnifiquement suggéré par le médaillon d’Antoine-Augustin Préault figurant en dernière page, devient ici le sceau de la transmission. Auguste Préault (1809-1879), sculpteur et médailleur français associé au mouvement romantique, a façonné une œuvre empreinte de profondeur symbolique. Parmi ses créations, « Le Silence », réalisé pour la tombe de Jacob Robles, s’impose avec une force suggestive saisissante. Ainsi, en convoquant l’art de Préault, la bande dessinée inscrit son discours dans une continuité sensible entre la pierre, la mémoire et le symbole. Il n’est pas absence, mais résonance. Il n’est pas mutisme, mais écoute.
Dans le bruissement des robes effleurant le parquet, on entend les pas oubliés des Sœurs qui nous ont précédés.
Le parcours narratif adopte la structure d’une quête, au sens le plus noble du terme. Trois pierres sacrées – étoile, croix et croissant – doivent être réunies. Leur retour en Israël signe la réintégration de l’unité perdue, l’évocation du Temple primordial. Ce motif symbolique, finement filé, élève le récit à la hauteur d’un conte initiatique. L’ouvrage devient ainsi une légende opérative, une cathédrale de papier où s’entrelacent les colonnes d’Hiram et les flammes vives d’un feu hermétique.
Didier Convard, dont l’œuvre creuse les galeries secrètes du réel depuis des décennies, trouve ici un point d’orgue vibrant. De Neige au Triangle Secret, en passant par Vinci, son travail se tient toujours à la lisière du visible. Pierre Boisserie, quant à lui, orchestre avec justesse cette symphonie initiatique. Son écriture est fluide, sensible, profondément incarnée. Et Annabel, par son trait clair, souple et lumineux, donne chair au mystère sans jamais l’épuiser. Ses couleurs, denses et chaudes, agissent comme un vitrail : elles filtrent le profane pour laisser passer le sacré.
Les Sœurs de la Fraternité n’est pas un simple tome de conclusion. C’est une ouverture. Une clé d’ivoire tendue à celles et ceux qui cherchent un Temple intérieur à édifier. Loin de tout dogmatisme, cette bande dessinée rappelle que l’initiation véritable transcende les oppositions, renoue les fils, assemble les voix. Là où les Frères tracent, les Sœurs incarnent. Là où les pierres s’ajustent, les souffles se répondent.
Et c’est ainsi que cette épopée – commencée il y a douze tomes comme un zodiaque initiatique – ne s’achève pas sur un point final, mais s’ouvre sur un cercle. Un cercle où les Sœurs sont désormais des Frères. Et peut-être en mieux, car elles reviennent d’un long silence. Et ce silence, lui, contient tout.
Laïcité, j'écris ton nom par Abnousse Shalmani
Éditions de L’Observatoire, 2024, 80 pages, 10 €

Le texte d’Abnousse Shalmani, Laïcité, j’écris ton nom, se positionne avec une force vibrante en faveur d'une laïcité républicaine intransigeante, dans un contexte où les violences de l'islamisme, ainsi que les menaces contre la liberté d'expression et les valeurs républicaines, se font de plus en plus pressantes. Dès le début, la dédicace poignante aux victimes des pogroms du 7 octobre 2023 en Israël et aux otages détenus par des terroristes islamistes résonne comme une mise en garde solennelle contre les ravages de l'obscurantisme et la barbarie, rappelant que le combat pour la laïcité ne se limite pas à un idéal abstrait mais concerne des vies humaines bien réelles.
L’auteure développe tout au long de l'essai un discours sans concession sur les dérives qu'elle observe dans la société française contemporaine. Le texte fait écho aux débats ayant traversé les années 1989, lors de l’affaire du voile à Creil, où elle met en lumière la mollesse des autorités de l'époque, qui, selon elle, ont capitulé face à des revendications religieuses communautaristes, trahissant ainsi les principes laïques fondateurs de la République française. Abnousse Shalmani s’en prend aux concessions faites au nom d’une prétendue tolérance, dénonçant un recul de la neutralité laïque dans les institutions publiques, et en particulier dans l’éducation.
L’argument de l’auteure s’appuie sur une vision universaliste de la laïcité, qu’elle définit comme un rempart non seulement contre l’influence religieuse, mais aussi contre les divisions identitaires. L’éducation, pour elle, doit permettre aux élèves de transcender leur origine, leur religion, leur sexe, pour penser en termes universels, libérés des assignations communautaires. Elle fustige le fait que les combats menés par des intellectuels des Lumières comme Spinoza, Voltaire ou Baudelaire sont aujourd’hui relégués au second plan au profit d’un retour inquiétant des particularismes religieux et identitaires.
Au cœur de son propos, la laïcité est présentée non pas comme une simple position de tolérance passive, mais comme un combat actif pour la liberté. « La neutralité n'est pas passivité, ni liberté simple tolérance », martèle-t-elle, en faisant de la laïcité un principe d’émancipation contre toutes les formes de domination, y compris celles provenant de la religion. Ce qui est en jeu, c’est la capacité de la République à maintenir son idéal d’égalité face à des courants religieux qui revendiquent de plus en plus d’espace dans l’espace public. Pour Abnousse Shalmani, il ne s'agit pas de stigmatiser une religion en particulier, mais de maintenir un cadre commun où la liberté de conscience prime sur les croyances individuelles.
L'essai devient progressivement un plaidoyer contre ce qu'elle appelle l'obscurantisme islamiste, qui, selon elle, cherche à saper les fondements de la République laïque. Abnousse Shalmani ne mâche pas ses mots : elle accuse certains courants intellectuels et politiques d'excuser les dérives islamistes par peur d’être accusés de racisme ou d’islamophobie, une accusation qui, d’après elle, paralyse tout discours critique. Elle dénonce un climat de lâcheté et d’opportunisme qui permet à l’islamisme radical de gagner du terrain, aussi bien en France qu'à l'international.
Cette critique est portée par un ton qui oscille entre indignation et colère, une colère dirigée contre ceux qui, par passivité ou complicité, ont laissé l'affaire de Creil se transformer en un symbole de renoncement. Le texte d’Abnousse Shalmani est profondément engagé, tant dans la défense d'une laïcité combattante que dans le rejet d'une société de ghettos communautaires.
Pour l’auteure, le danger n’est pas seulement religieux, il est également politique. La laïcité est la condition même de la démocratie républicaine, et son affaiblissement ouvre la voie à une fragmentation de la société en communautés rivales. Cette fragmentation, selon elle, fait le jeu de ceux qui voudraient réduire la France à une mosaïque de ghettos, éloignée de son passé humaniste et universaliste. Abnousse Shalmani défend avec ferveur l'idée que la République ne peut survivre si elle ne défend pas fermement les principes de laïcité et d'universalité qui la fondent.
L’ouvrage se conclut sur une note de résistance. Abnousse Shalmani sait que son combat est difficile et qu'il s'oppose à des forces puissantes, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur des frontières françaises. Cependant, elle refuse la capitulation et se pose en gardienne de l'héritage des Lumières, cet humanisme qui considère chaque être humain comme égal, peu importe son origine, sa religion ou son sexe.
Laïcité, j’écris ton nom est un essai dense et percutant, qui ne laisse personne indifférent. Et surtout pas le maçon ! Abnousse Shalmani y expose, avec une clarté et une force rares, sa vision d’une laïcité républicaine mise en péril par l’islamisme et par les renoncements successifs des gouvernements et des élites intellectuelles françaises. Elle appelle à un sursaut, à une résistance ferme contre toutes les tentatives d'imposer une vision communautariste de la société, et à une réaffirmation des principes humanistes et universalistes qui ont fait la grandeur de la République française.
Remis le 28 avril 2025 dans les salons de la Mairie de Paris-Centre, le Prix de l’Institut Maçonnique de France, catégorie Humanisme, a honoré cet ouvrage remarquable. Attribué à une amie profane partageant les idéaux et les valeurs de l’Art Royal, ce prix souligne combien la quête de vérité, de liberté et de fraternité dépasse les colonnes des Temples pour irriguer l’espace public.


Cagliostro – Les arcanes du Rite Égyptien
Denis Labouré
Les Éditions de la Tarente, 2024, Nouv. éd. rev. et augm, 276 pages, 26 €
Plongée dans le cœur des arcanes hermétiques, l’œuvre de Denis Labouré, spécialiste renommé des sciences hermétiques, transcende les simples considérations historiques pour explorer les profondeurs d’un rite opératif d’une richesse inégalée. Plus qu’un simple manuel ou une étude érudite, cet ouvrage, édité en 2011 mais, ici et maintenant, présenté dans une version revue et augmentée, devient un compendium initiatique pour ceux qui cherchent à percer les voiles de la tradition maçonnique égyptienne.
Denis Labouré, fort de cinq décennies de recherches dans le domaine des sciences hermétiques, s’affirme comme un passeur d’un savoir rarement dévoilé. En dévoilant les rouages de l’œuvre de Giuseppe Balsamo (1743-1795), dit Alessandro, comte de Cagliostro, aventurier sicilien, l’auteur redonne vie à une tradition initiatique où l’astrologie, l’alchimie et la théurgie forment un triptyque indissociable, reflet de l’homme dans sa quête de transcendance.
Cagliostro, figure charismatique et controversée, prend ici une place centrale, non pas comme simple personnage historique mais comme initié ayant su codifier une voie opérative à travers le Rite de la Haute Maçonnerie Égyptienne. Le lecteur découvre alors comment ces enseignements, longtemps préservés dans des monastères ou des lignées aristocratiques, trouvent refuge dans un rite universel, accessible à tous les hommes de bonne volonté. Cette démocratisation marque une rupture fondamentale dans la transmission des savoirs ésotériques.
Labouré s’attarde à décrypter l’essence même du Rite Égyptien : des procédés spirituels et pratiques conçus pour guider l’initié dans une métamorphose intérieure. Les deux quarantaines, métaphores alchimiques, décrivent un processus initiatique où l’âme et le corps s’unissent dans une quête de régénération. Ces rituels opératifs ne sont pas des vestiges figés mais une dynamique vivante permettant à l’initié de vivre l’expérience de la Présence divine, loin des carcans religieux ou institutionnels.
La puissance du livre réside dans sa capacité à mêler érudition historique et expérience mystique. Denis Labouré invite son lecteur à embrasser une vision holistique de l’initiation. Loin d’une simple théorie, il expose un chemin où l’homme, confronté à ses propres limites, aspire à transcender son état matériel pour rejoindre le divin.
Le Rite Égyptien, tel que présenté, devient alors une véritable voie de libération. Les symboles maçonniques prennent une profondeur nouvelle, éclairés par les enseignements hermétiques. Les étapes du chemin initiatique sont jalonnées par des rituels minutieux, décrits avec une précision qui témoigne de l’intimité de l’auteur avec ces pratiques.
Denis Labouré ne se contente pas de transmettre un savoir. Il opère une œuvre de reconstruction spirituelle, destinée à réveiller l’aspiration initiatique chez ses lecteurs. Ce livre s’adresse non seulement aux maçons avertis mais aussi à tous les chercheurs sincères, en quête d’une lumière au-delà des ténèbres.
Ce livre est une pierre angulaire pour tout Maçon cherchant à relier la tradition initiatique à une expérience opérative authentique. En tant qu’initié, on ne peut qu’être touché par la sincérité et la profondeur de l’approche de Labouré, qui refuse de limiter le Rite Égyptien à une simple collection de symboles ou de pratiques. Il redonne vie à une tradition qui, bien que souvent oubliée, reste porteuse d’un potentiel spirituel immense. Dans ce travail, on ressent l’urgente nécessité de reconnecter la Franc-Maçonnerie à ses fondations mystiques, rappelant que la quête maçonnique est avant tout une quête de transformation intérieure et d’union avec le divin.



Merci
FRATERNITE