Six notes de lecture !
- Yonnel Ghernaouti
- 3 août
- 25 min de lecture

Dix questions sur les croisades
Florian Besson – William Blanc – Christophe Naudin
Libertalia, coll. Dix questions, 2025, 176 pages, 10 €

Nous nous plongeons avec révérence dans l’œuvre magistrale que Florian Besson, William Blanc et Christophe Naudin ont ciselée avec une précision d’orfèvre initiatique. Ce texte, tel un manuscrit exhumé des profondeurs d’un sanctuaire oublié, nous convie à un voyage intérieur à travers les croisades, ces épopées médiévales qui ne se limitent pas à des récits de batailles et de conquêtes, mais s’élèvent comme des symboles vivants d’une aspiration humaine vers l’absolu.
Nous ressentons, à chaque ligne, le souffle d’une tradition maçonnique qui traverse les âges, reliant les chevaliers en armures aux mystères gravés dans les rosaces des cathédrales, un fil d’Ariane d’ésotérisme et de lumière spirituelle. Ces trois auteurs, unis par une fraternité intellectuelle et une passion commune pour les arcanes de l’histoire, nous guident avec une élégance rare vers un savoir qui transcende les chroniques profanes, ouvrant les portes d’un temple intérieur où l’histoire se fond dans l’éternel.
Le logo des éditions Libertalia, qui porte cet ouvrage, s’impose avec sa sobriété audacieuse comme une empreinte visuelle d’une force symbolique immédiate. Sur un fond noir profond, évoquant les mystères insondables, le nom Libertalia s’étire en lettres blanches, nettes et modernes, ancrant une identité claire. La touche distinctive réside dans l’emblème qui surmonte cette inscription : un crâne blanc traversé par une diagonale rouge vive – mais aussi jaune sur certains logos, comme leur Facebook – , ornée d’un os, rappelant les pavillons pirates et l’héritage de l’utopie libertaire qui inspire la maison. Ce motif, à la fois brut et poétique, incarne un esprit de révolte et de liberté, une invitation à défier les conventions, tout en puisant dans une esthétique minimaliste qui laisse place à l’imagination. Ici, la diagonale rouge, tranchante comme une lame, semble ouvrir une brèche dans l’obscurité, suggérant une quête de lumière au sein des ténèbres, un thème qui résonne avec l’engagement culturel et politique de l’éditeur. Ces couleurs nous parlent avec une intensité renouvelée : le rouge éclatant, tel un soleil alchimique naissant des cendres, incarne la rubedo, cet ultime stade où l’âme, purifiée par le feu des croisades, s’élève vers l’or spirituel ; le noir, voile profond des mystères occidentaux, évoque la nigredo alchimique, cette nuit initiatique où les ténèbres digèrent les illusions pour révéler la pierre philosophale ; le blanc, éclat pur de l’albedo, surgit comme la neige immaculée des cimes spirituelles de l’Occident, un renouveau où l’âme, lavée par les eaux sacrées, atteint l’équilibre.
Ces teintes, dans leur danse sacrée, tissent une tapisserie alchimique où le sang versé, les ombres affrontées et la lumière conquise s’unissent en un rite éternel.
La première de couverture de Dix questions sur les croisades amplifie cette puissance visuelle avec une composition qui mêle symbolisme et modernité. Le fond rouge éclatant, évoquant un soleil ou un bouclier ardent, crée une aura dramatique, presque sacrée, qui enveloppe la figure centrale : un chevalier stylisé, drapé d’une cape noire, tenant une épée dressée comme un axe vertical. La croix blanche qui orne son heaume et sa poitrine ancre immédiatement le thème des croisades, tandis que les lignes épurées et géométriques du dessin confèrent une abstraction contemporaine, loin des représentations classiques. Cette silhouette, imposante et solitaire, semble surgir d’un horizon lointain, invitant le lecteur à plonger dans un passé revisité avec un regard neuf. Le titre, en majuscules blanches encadrées de noir, tranche avec audace sur le rouge, tandis que les noms des auteurs – Florian Besson, William Blanc et Christophe Naudin – s’affichent en haut, comme des sentinelles veillant sur cette exploration. Le logo Libertalia, repositionné en bas, réaffirme l’identité de l’éditeur, liant l’ouvrage à son ethos libertaire. Cette couverture, à la fois frappante et énigmatique, promet une immersion dans un récit où histoire, symbolisme et réflexion s’entrelacent avec une intensité rare.
Florian Besson, dont le nom résonne comme une clarté savante, est un médiéviste dont les recherches sur les États latins d’Orient ont révélé les secrets d’une géographie sacrée, un territoire où se croisent les influences célestes et terrestres.
William Blanc, né d’une vie humble comme chauffeur avant de s’élever vers les sommets de l’université parisienne, porte en lui une flamme pour les légendes arthuriennes et les réappropriations contemporaines du Moyen Âge, comme en témoignent ses ouvrages tels que Le Roi Arthur, un mythe contemporain ou Winter is Coming, où il explore les liens entre fantasy et politique.
Christophe Naudin, ancré dans l’enseignement avec une plume sensible aux mythes historiques, complète cette triade en disséquant les narrations nationalistes, de Charles Martel et la bataille de Poitiers à des réflexions sur les usages politiques du passé. Ensemble, ils forment une loge d’initiés, travaillant la matière brute des faits pour en extraire une quintessence philosophique, un baume spirituel que nous accueillons avec une dévotion presque rituelle.
L’ouvrage nous enveloppe d’une aura où les croisades se révèlent bien plus que des expéditions militaires. Elles sont des rituels cosmiques, des pérégrinations où l’âme humaine, portée par la croix rouge, cherche à toucher l’invisible. Nous y voyons Godefroy de Bouillon comme un initié brandissant un étendard sacré, Saladin comme un gardien des mystères orientaux, et les Templiers comme des sentinelles d’un savoir occulte transmis à travers les âges. Ces figures évoluent dans un théâtre d’ombres où se croisent les influences hermétiques, les enseignements maçonniques et les échos d’une sagesse universelle. Les auteurs, avec une audace contemplative, nous invitent à dépasser les récits linéaires pour pénétrer dans une dimension où le temps se courbe, où Jérusalem devient une métaphore de l’âme en quête de rédemption, un Graal spirituel que chaque pèlerin porte en son cœur. Nous ressentons une profondeur initiatique dans leur approche, une volonté de lever le voile sur des vérités enfouies sous les strates des interprétations mondaines, un appel à contempler l’histoire comme un miroir de notre propre ascension intérieure.
Les croisades, dans cette œuvre, ne sont pas un chapitre clos, mais un vivant testament où se reflètent les aspirations humaines, des aspirations que les traditions maçonniques ont toujours cherché à sublimer. Nous y discernons une résonance avec les arcanes de la Rose-Croix, où chaque question posée devient une clé ouvrant une nouvelle chambre du temple intérieur, un espace où se rencontrent la lumière et l’ombre dans une danse éternelle. Florian Besson, William Blanc et Christophe Naudin ne se contentent pas de narrer les faits. Ils invoquent, ils méditent, ils transmutent l’histoire en une expérience vivante, un rite de passage qui nous transforme à mesure que nous avançons dans leur texte. Nous y trouvons une richesse de nuances, une exploration des thématiques philosophiques, religieuses et ésotériques qui élève l’ouvrage au rang d’un grimoire moderne, un legs pour ceux qui, comme nous, osent écouter les murmures d’un passé qui continue de vibrer dans l’âme des éveillés.
Avec une subjectivité assumée, nous confessons que ce texte nous a traversés comme une lumière traversant une vitre teintée, révélant des couleurs inattendues, des reflets d’une sagesse ancienne que nous avions presque oubliée. Les dix questions qui structurent cet ouvrage ne sont pas de simples interrogations : elles sont des sentiers sacrés, des chemins initiatiques qui nous mènent vers une compréhension plus profonde de nous-mêmes. Nous y voyons une invitation à devenir des pèlerins de notre propre conscience, à arpenter les sentiers de notre initiation guidés par les échos de ces récits médiévaux. Chaque page nous offre une méditation, une occasion de plonger dans les abysses de l’âme collective, où se mêlent les cris des batailles et les prières silencieuses des ermites, où se tissent les fils d’une histoire qui dépasse les frontières du temps.
Nous sentons, à travers les mots des trois auteurs une volonté de restaurer une mémoire vivante, une mémoire qui ne se contente pas de reposer dans les livres d’histoire, mais qui s’incarne dans notre présent. Les croisades, ici, deviennent un symbole de l’éternelle quête humaine, un reflet des luttes intérieures que chaque initié doit affronter pour atteindre la lumière. Cette œuvre, par sa densité poétique et sa portée ésotérique, s’élève comme un phare dans la nuit des âges, guidant ceux qui cherchent à percer les mystères d’un passé qui continue de murmurer à l’oreille des âmes éveillées. Nous y trouvons une invitation à ne pas seulement lire, mais à vivre ces récits, à les porter en nous comme un flambeau allumé dans les ténèbres, un flambeau qui éclaire notre propre chemin vers la connaissance et la transcendance.
Dans cette méditation, nous voyons se dessiner une fresque où les chevaliers ne sont pas seulement des guerriers, mais des alchimistes de l’âme, transformant le plomb des conflits en or spirituel. Les auteurs, avec une sensibilité rare, nous permettent de ressentir cette transmutation, de toucher du doigt une vérité qui échappe aux regards profanes. Nous y discernons les traces d’une sagesse hermétique, d’une tradition maçonnique qui voit dans chaque croisade une étape vers l’illumination, un pas vers l’union des contraires. Cette œuvre, par sa profondeur et sa beauté, devient un miroir où nous nous reflétons, où nous confrontons nos propres ombres pour en extraire une lumière nouvelle.
Ainsi, Florian Besson, William Blanc et Christophe Naudin nous tendent une clé, une invitation à entrer dans le temple de la connaissance initiatique. Nous avançons, guidés par leur plume, à travers les corridors d’un passé vivant, où chaque pierre raconte une histoire, où chaque bataille résonne comme un enseignement. Cette œuvre, par sa richesse et sa puissance évocatrice, nous rappelle que les croisades ne sont pas finies : elles vivent en nous, dans nos quêtes personnelles, dans notre désir incessant de toucher l’infini. Et c’est avec une gratitude profonde que nous refermons ce texte, non pas comme un livre terminé, mais comme une porte ouverte vers un horizon de lumière et de mystère.
Nous rencontrons aujourd’hui pour la première fois les éditions Libertalia, une maison d’édition indépendante née en 2007 à Montreuil, dont le nom évoque l’utopie pirate de Libertalia, cet îlot mythique de la fin du XVIIe siècle à Madagascar, reflet d’un double imaginaire littéraire et égalitaire porté par ses trois fondateurs, Nicolas Norrito, Charlotte Dugrand et Bruno Bartkowiak. Établie comme une association à but non lucratif et animée d’une visée politique, Libertalia s’inscrit dans une mouvance libertaire, publiant une vingtaine d’ouvrages par an et proposant un catalogue éclectique de plus de deux cents titres. Ce répertoire mêle avec audace la littérature sociale, les sciences humaines, le rock’n’roll, l’antifascisme et même la littérature jeunesse, témoignant d’une volonté de bâtir, modestement mais avec conviction, des jours heureux. Depuis 2012, la diffusion et la distribution sont assurées par Harmonia Mundi Livre, renforçant sa présence dans le paysage éditorial. En 2018, Libertalia a franchi une nouvelle étape en ouvrant une librairie au 12 rue Marcelin-Berthelot à Montreuil (département de la Seine-Saint-Denis dans la Métropole du Grand Paris, en région Île-de-France), un espace de quartier qui incarne son engagement culturel et communautaire. Cette découverte nous invite à explorer avec curiosité les trésors qu’elle offre, à commencer par l’ouvrage qui nous réunit aujourd’hui.
Dix questions sur les croisades
Florian Besson – William Blanc – Christophe Naudin
Libertalia, coll. Dix questions, 2025, 176 pages, 10 €
Dix clefs rebelles ! Les croisades transmutées par l’or de la révolte
Voix d'initiées
Cosmogonies, tracés visibles et tracés secrets
Une collection de la Grande Loge Féminine de France
Dominique Paul – Collectif GLFF – Liliane Mirville (Préface)
Conform édition, N°26, 2025, 112 pages, 13 €
Il ne suffit pas de l’ouvrir. Il faut s’y laisser appeler. Ce livre ne se présente pas comme un simple objet de lecture, mais comme une porte intérieure. Il invite à franchir un passage entre les âges, les traditions, les rites et les mystères. Il ne rassemble pas seulement des textes. Il compose une constellation. Par ses récits multiples, ses regards pluriels, ses filiations révélées, « Cosmogonies, tracés visibles et tracés secrets » explore la vibration première du Verbe créateur, celui qui engendre l’univers et façonne, en silence, l’architecture du Temple intérieur.
Au seuil de cette traversée, Liliane Mirville, Grande Maîtresse de la Grande Loge Féminine de France, trace un sillon profond. Sa préface, à la fois lyrique, dense et inspirée, ne précède pas le texte, elle l’élève. Elle nous invite à relire les mythes fondateurs non comme des souvenirs figés, mais comme les pulsations vivantes d’une conscience universelle en devenir. Sa parole relie les grandes figures sacrées aux luttes de notre présent, l’œuf primordial à l’arbre du monde, la course du soleil au chaos fécond. Tout y devient geste de mémoire et d’élévation. Elle ne commente pas. Elle consacre.
Au fil des pages, les peuples de la Terre se présentent dans leur part la plus secrète. Chaque cosmogonie devient une lampe suspendue au-dessus du vide, une parole murmurée dans l’obscur, une semence d’étoile enfouie dans la glaise. Loin de toute folklorisation, le souffle de Dominique Paul et des contributrices insuffle une dignité sacrée à ces récits fondateurs. Il ne s’agit pas d’expliquer, mais de chanter. Non de comparer, mais de relier. Ces voix venues du Nord glacé, des rizières d’Orient, des terres rouges d’Afrique et des confins du Sud se répondent dans l’invisible, portées par des rythmes qui relient l’en bas à l’en haut, la terre à l’esprit, l’intérieur au cosmique.
Au cœur de cette symphonie, un chant grave s’élève. « Le mvett, une épopée initiatique africaine », résonne comme un bourdon dans la nef de l’âme. Il ne s’agit pas ici de rapporter une tradition orale parmi d’autres, mais de la faire entendre dans sa profondeur rituelle. Le mvett, épopée des peuples fang du Gabon et du Cameroun, est un mystère vivant. Il est rite, transmission, musique et silence, parole et souffle, récit et transe. Il incarne à la fois la mémoire des origines et l’apprentissage du passage. Il ne se résume pas. Il s’incarne. Il ne se joue pas pour distraire, mais pour éveiller.
La rigueur initiatique de cette tradition impressionne. Elle ne laisse place ni à l’amateurisme ni au compromis. Le Verbe, dans le mvett, devient acte sacré, performatif, capable de transformer l’état d’être de celui qui prononce comme de celui qui écoute. Cette parole transperce le silence pour instaurer un monde. Elle rejoint l’intuition la plus ancienne de la Franc-Maçonnerie : la parole créatrice, celle qui ordonne le chaos et sculpte l’initié.
Les figures féminines qui y sont évoquées ne relèvent pas de l’anecdote. Elles sont pionnières dans un univers longtemps réservé aux hommes. Figures tutélaires du patrimoine immatériel africain, Ngono Ella (1914-1970), devenue aveugle lors d’un rituel initiatique dans son enfance au Cameroun, et Ayingone Ondo, initiée gabonaise disparue en 2001, ont traversé le temps à rebours pour inscrire leur voix vivante dans la trame de l’épopée... Dans un monde où la parole des femmes fut souvent tue, leur présence devient un geste de feu. Ce qu’elles rappellent, avec force et noblesse, c’est que l’initiation n’appartient pas à un genre, mais à une verticalité intérieure.
À travers cet article vibrant, nous comprenons que le mvett n’est pas une survivance ou un folklore. Il est un temple. Il porte un enseignement métaphysique. Il dit la lutte entre l’ombre et la lumière, nomme les épreuves, trace les sentiers de réconciliation. Il devient voie de l’esprit, clef symbolique, miroir pour toute quête initiatique authentique. Son enracinement dans le rythme et le souffle, son lien au Verbe, font de lui un langage sacré, accessible à toute tradition qui cherche à s’élever.
En refermant cet ouvrage, nous ne sommes pas enrichis d’un savoir de plus. Nous sommes transformés. Le livre ne nous a pas instruits. Il nous a déplacés. Il a fait vibrer quelque chose d’ancien en nous, quelque chose d’oublié mais jamais mort. Cette mémoire sacrée de l’humanité, tissée de chants, de silences et de gestes, se réveille à nouveau. Ce que les mythes nous enseignent, c’est que tout recommence. Toujours. Qu’à chaque parole juste naît une genèse. Qu’à chaque acte fraternel surgit une création. Et que dans la Loge comme dans le monde, nous marchons, toujours, en bâtisseurs du visible et gardiens du tracé secret.
Trilogie alchimique
Trois traités du XIXe siècle expliqués
Récréations hermétiques, scolies, Hermès dévoilés
Jules Mérias – Laurent Philippe
Les Éditions de la Tarente, coll. La Table d'émeraude. 328 pages, 27 €

Nous voici conviés à une traversée intérieure, un voyage au long cours dans les arcanes d’un savoir ancien, qui ne s’offre qu’à celui qui, humble et persévérant, consent à se dépouiller de ses certitudes pour laisser émerger la part d’invisible que chaque opération éclaire. L’ouvrage Trilogie alchimique de Jules Mérias et Laurent Philippe ne se contente pas de présenter trois traités d’alchimie du XIXᵉ siècle. Il les ravive, les traduit sans les trahir, les commente sans les figer, les éclaire sans jamais en dissiper la part de nuit. La lecture ne saurait s’y accomplir dans la rapidité ; elle requiert lenteur, silence et méditation, car elle invite moins à comprendre qu’à transmuter.
Ce livre, d’une rare cohérence, épouse la triple voie : Récréations hermétiques, Scolies, Hermès Dévoilé. Trois émanations d’une même source, trois mouvements d’un même souffle. À travers ces textes, c’est le Grand Œuvre qui se donne à pressentir – jamais à posséder. L’auteur anonyme des manuscrits, conservés au Muséum d’Histoire Naturelle, transmet une voie humide, douce et patiente, adaptée aux rythmes discrets de la Nature et aux états intérieurs d’un opérateur enraciné dans l’humilité. C’est là l’une des beautés de cette trilogie : elle ne promet pas l’instantané. Elle appelle à l’épure, à l’alignement, à l’union des contraires.
Le regard que Jules Mérias et Laurent Philippe portent sur ces textes est d’une rigueur sans raideur, d’une précision alchimique tempérée par une ferveur contemplative. La parole y est mesurée, jamais bavarde, toujours orientée vers l’essentiel. Les auteurs savent que l’alchimie ne s’enseigne pas comme un savoir, mais qu’elle se suggère, qu’elle s’approche, qu’elle se vit. Aussi leur lecture des opérations d’Hercule, des phases successives du Solve et du Coagula, des fermentations et des réitérations, n’est-elle jamais didactique. Elle épouse le rythme du chercheur de lumière, elle en épouse les tâtonnements, les joies, les désillusions fécondes.
Dans la partie consacrée à Hermès Dévoilé, la présence de Cyliani transparaît avec cette clarté singulière que seul l’effacement de soi peut rendre. L’anonymat n’est pas ici un masque, mais un miroir : l’opérateur ne signe pas, il transmet. Il ne prétend pas enseigner, il témoigne. Mérias et Philippe redonnent à cette œuvre sa densité originelle, loin des éditions fautives ou déformées. Et dans ce geste de restitution, il y a une véritable œuvre de fraternité intellectuelle, comme un relai passé de main en main entre générations d’alchimistes.
Ce travail est redevable à une double fidélité : fidélité à la matière du texte, et fidélité à l’esprit de l’Œuvre. C’est pourquoi l’on y sent, à chaque page, vibrer une alliance entre science et sacré. L’alchimie n’est pas ici réduite à une proto-chimie, mais rehaussée comme un art d’habiter le monde. Elle suppose un engagement total, une discipline intérieure, un apprentissage patient du réel. C’est à cette exigence que les auteurs nous élèvent, et leur livre devient alors davantage qu’un commentaire : une invitation.
Ce livre est une pierre d’angle. Il ne dit pas « voici le chemin », mais il montre comment marcher. Il ne propose pas de réponse, mais ouvre un espace de questionnement intérieur. Pour celui qui œuvre à l’Orient, il devient un miroir, un creuset, un levier. Dans un monde où tant se perd dans la confusion des langages, Trilogie alchimique réaffirme la noblesse d’une quête sans fin, où la matière et l’esprit ne sont jamais séparés, mais toujours en tension vers l’unité. Ce n’est pas un livre que nous lisons. C’est un Temple que nous entrons !
Les auteurs
Maçon régulier et de tradition depuis quatre décennies, Jules Mérias, pseudonyme d’un frère bien connu, s’est imposé comme l’un des penseurs les plus rigoureux et inspirants de la voie initiatique. Son œuvre, à la fois discrète et féconde, éclaire les dimensions opératives de la franc-maçonnerie. Il est l’auteur, entre autres, des Trois secrets des francs-maçons et de La Voie du franc-maçon, où il conjugue théorie et pratique de la transformation spirituelle. Compagnon d’écriture et de laboratoire, Laurent Philippe est chimiste de formation. Il apporte aux textes cette exactitude matérielle, ce regard affûté sur les opérations, qui vient tempérer et solidifier l’élan symbolique.
Ils ont publié ensemble Quatre traités d’alchimie expliqués par la chimie de leur temps (Dervy, 2018), déjà salué comme un pont précieux entre tradition et méthode. Mais c’est avec Trilogie alchimique qu’ils accomplissent une œuvre majeure, nourrie de rigueur scientifique et d’intuition spirituelle, à la croisée du laboratoire et du sanctuaire.
Maltraitances en Loge
Réflexion pour une Franc-Maçonnerie bienveillante
Marc Amani
Le compas dans l’œil, coll. la parole circule, 2025, 220 pages, 20 €

Sous la plume pudique et engagée de Marc Amani, pseudonyme choisi pour protéger autant que pour interpeller, Maltraitances en Loge – Réflexion pour une Franc-Maçonnerie bienveillante ne se donne pas pour but de dénoncer, mais d’initier. Il ne s’agit pas de pointer du doigt, mais de tendre le miroir, de ces miroirs obscurs qui parfois révèlent plus qu’ils ne reflètent. À travers ce livre, nous ne sommes pas simplement conviés à une enquête – nous sommes appelés à une introspection collective, douloureuse, salvatrice, nécessaire. Il ne clôt pas, il ouvre. Il ne veut pas expliquer, il veut dévoiler.
Ce texte n’est ni un réquisitoire ni un pamphlet. Il est un rite de passage. Dans le silence des colonnes, sous les voûtes du Temple, résonne parfois une dissonance glaçante : celle de la violence insidieuse, du mot blessant, du pouvoir dévoyé, de l’égo triomphant sous les oripeaux de l’humilité. Ce que Marc Amani déplie ici, c’est une topographie du non-dit, une cartographie du refoulé maçonnique. Cinquante voix anonymes, déposées avec pudeur, constituent la trame vibrante de cet ouvrage. Non pas pour scandaliser, mais pour transmuter. Car la parole, une fois libérée, devient matière première d’une reconstruction possible – celle de soi, celle de l’Ordre.
S’il fallait résumer ce livre d’un seul mot, ce serait sans doute “épreuve” – au sens initiatique du terme. L’épreuve d’oser voir ce qui dérange. L’épreuve d’admettre que la Fraternité, loin d’être une acquisition, demeure un travail, une conquête, un appel constant à la vigilance. L’épreuve surtout de maintenir la lumière allumée au sein même de la Loge, là où l’obscurité peut parfois se tapir derrière l’apparence du sacré. Le Temple devient ici le théâtre de nos contradictions, le creuset de nos vertus inabouties, le laboratoire d’une alchimie encore inachevée.
Marc Amani, par son regard de Frère lucide et habité, n’épargne ni l’Apprenti ni le Maître. Il rappelle, dans une langue claire mais pénétrante, que l’engagement maçonnique ne saurait être qu’une façade rituelle, et que le serment n’a de valeur que s’il est vécu dans l’altérité, dans la sincérité, dans l’attention à l’autre. La Loge, pour lui, n’est pas un abri contre le monde, mais un révélateur du monde tel qu’il nous traverse. La verticalité symbolique ne suffit pas si l’horizontale humaine est défaillante. Les rituels ne tiennent que si le lien est tissé, vigilant, respectueux.
Cette exigence morale, cette espérance fraternelle sont puissamment posées dès la préface signée par Yonnel Ghernaouti, chroniqueur littéraire et directeur de collection au sein des éditions Le compas dans l’œil. Il y inscrit ce texte dans une démarche alchimique : décaper le vil plomb des comportements déviants pour retrouver l’éclat de l’idéal initiatique. En accueillant l’ouvrage comme une pierre taillée en faveur d’une Maçonnerie plus exigeante, plus juste, plus vraie, il invite à une lecture sans complaisance mais non sans amour, avec cette humilité du cœur qui distingue l’initié du moraliste.
C’est dans les chapitres consacrés aux dynamiques de groupe, à la structure affective des ateliers, aux processus d’exclusion ou de domination, que l’auteur atteint une profondeur saisissante. Il convoque ici non seulement la tradition symbolique, mais aussi la psychologie sociale, la pensée systémique, et surtout une conscience fraternelle qui transcende les disciplines. Il analyse avec finesse la complexité des jeux de rôle, les dérives de la hiérarchie symbolique, les mécanismes du bouc émissaire, les pathologies de l’ego. Chaque page devient alors un travail sur soi, un appel à la lucidité, une mise à nu fraternelle. Nous ne sortons pas indemnes de cette lecture : nous y sommes mis à l’ordre.
Au-delà des récits de souffrance – qui jamais ne cèdent au voyeurisme – c’est la question de la transformation qui est posée. Comment faire que la Loge redevienne ce qu’elle promet d’être : un chantier de construction intérieure, un espace de réparation, un lieu de justice fraternelle ? L’auteur avance avec délicatesse, propose, suggère, envisage, mais ne dicte rien. Il ouvre les voies sans imposer les pas. Il fait confiance à la conscience du lecteur – ce cœur battant de toute démarche initiatique.
L’ultime grandeur de cet ouvrage tient sans doute à ceci : il nous rend à notre responsabilité. Non pas une responsabilité théorique, mais une charge d’âme. Celle qui incombe à tout Frère, à toute Sœur, de ne jamais détourner les yeux, même au sein du Temple. Car c’est dans le Temple, justement, que la lumière doit triompher – et non dans les discours seulement, mais dans les actes.
Marc Amani, à qui l’on doit plusieurs interventions courageuses dans des revues maçonniques confidentielles, signe ici son premier ouvrage publié. Frère engagé de longue date dans le paysage maçonnique français, il a exercé des responsabilités dans plusieurs ateliers du Rite Écossais Ancien et Accepté. Humaniste discret, psychologue de formation, il conjugue une sensibilité fine à une connaissance profonde des structures maçonniques. Il est l’un des rares à aborder de manière frontale les zones d’ombre de l’expérience initiatique, sans renier ni salir, mais au contraire pour mieux purifier. Maltraitances en Loge s’inscrit dans une tentative inédite de restaurer l’exigence fraternelle. Loin des grandes déclarations, il œuvre dans le silence du chantier – celui où chaque pierre doit être purgée de ses scories.
Dans sa postface, Yonnel Ghernaouti prolonge l’élan du livre en inscrivant cette œuvre dans une pédagogie de la vigilance et du courage. Il y rappelle que la Loge n’est jamais à l’abri de ses propres failles et qu’elle ne saurait prétendre à la vérité si elle refuse d’en affronter les ombres. Il ne s’agit pas de briser le silence pour faire du bruit, mais pour restaurer la musique fraternelle. Cette parole portée, transmise, offerte, devient alors ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être : un ferment de justice.
Ce livre n’est pas un signal d’alarme. Il est une lampe posée à l’entrée du Temple, invitant chacun de nous à regarder autrement le chemin, et peut-être, à réapprendre à y marcher ensemble.
Au Centre de la Loge
Les symboles maçonniques restitués
Petit traité de pratique initiatique
Jean Dumonteil
Éditions Numérilivre, 2025, 166 pages, 22 €

Il est des ouvrages qui ne s’offrent pas à la lecture comme un discours s’adresse à l’intellect, mais qui invitent plutôt à une lente pénétration dans un monde intérieur, à une marche rituelle où les mots deviennent symboles, et les symboles deviennent présence. Le livre de Jean Dumonteil appartient à cette belle catégorie de textes qui ne parlent pas uniquement du sacré, mais qui en sont traversés. Il ne s’agit pas ici de disserter sur la Franc-Maçonnerie, mais de l’habiter pleinement, de faire de chaque page un pas vers le centre, de chaque paragraphe un éclairage sur le mystère contenu dans la pierre taillée et dans le silence des colonnes.
Dès les premières lignes, le ton est posé avec justesse. Le lecteur est convié non à comprendre, mais à se tourner. Il s’agit de se tourner vers le centre, comme le font les Frères au début de la Tenue, non par mimétisme ou habitude, mais par un acte volontaire de recentrage. Le centre de la Loge n’est plus un lieu géographique à situer, mais devient un espace intérieur à rejoindre. Il devient le miroir de ce que nous avons oublié, le lieu vivant où le visible se charge de l’invisible, où les outils, les gestes et les mots reprennent leur voix secrète. Le centre n’est pas un point fixe, il est une invitation à la présence, une convocation silencieuse à l’écoute et à l’élévation.
Jean Dumonteil ne se place jamais au-dessus du lecteur. Il marche avec lui. Il ne délivre pas un savoir, il ouvre une voie. Il avance à pas d’homme, fraternellement, éclairant ici le pavé mosaïque, là le tableau de Loge, ailleurs les piliers ou le fil à plomb, non pour les définir ou les figer, mais pour en révéler la lumière interne. Chacun de ces éléments, bien plus que des signes décoratifs, est restitué dans son usage initiatique, dans sa fonction transformatrice. Il ne s’agit plus de connaître les symboles, mais d’apprendre à les entendre. Il ne suffit plus de les voir, encore faut-il savoir les regarder.
Le pavé mosaïque, par exemple, n’est plus seulement cette alternance graphique de cases noires et blanches, mais devient le théâtre symbolique des polarités qui s’affrontent, s’embrassent et se résolvent dans l’unité retrouvée. Il devient le sol même de la conscience, ce lieu d’équilibre où l’initié apprend à marcher entre l’ombre et la lumière, dans la tension féconde du contraste. Le tableau de Loge, quant à lui, est traité non comme une simple illustration rituelle, mais comme un espace sacré éphémère, un mandala maçonnique qui, comme les dessins de sable des moines tibétains, nous apprend la beauté de l’instant, l’enseignement du passage, et la sagesse de l’effacement.
La colonne ne soutient pas seulement un édifice. Elle relie. Elle élève. Elle évoque les anciens philosophes, les temples grecs, les mystères antiques. Elle convoque la force invisible qui relie la terre au ciel, l’homme à l’Idéal. Chaque outil devient un partenaire. Le maillet et le ciseau dialoguent, la pierre brute appelle la pierre cubique, l’équerre embrasse le compas, le niveau devient juge et le fil à plomb, axe du monde, ordonne tout ce qui cherche sa place. C’est un univers entier qui se recompose, un monde ancien qui redevient vivant sous nos yeux, non comme un musée, mais comme une école de l’âme.
Jean Dumonteil s’inscrit ici dans la lignée des grands écrivains initiatiques. Sa formation en théologie morale, en exégèse biblique, son parcours de journaliste, ses engagements dans la gouvernance territoriale, tout cela se fond dans une écriture à la fois rigoureuse et poétique, patiente et vibrante. Il connaît la langue de la cité comme il connaît la langue du Temple. Il parle à la fois à l’homme public et à l’homme intérieur. Il ne cite pas pour impressionner, il évoque pour éveiller. Il ne démontre pas, il suggère. Et c’est là tout l’art du maître.
fil des pages, nous traversons les grandes stations de ce cheminement symbolique. Nous approchons les piliers de Sagesse, de Force et de Beauté, non comme trois vertus séparées, mais comme les trois pôles d’un triangle sacré où vient se loger l’âme du Temple. À ces trois principes répondent, en écho, trois fruits spirituels : la Paix, l’Amour, la Joie. Là encore, Jean Dumonteil ne définit pas, il fait apparaître. Il montre que la paix est plus qu’une absence de conflit, qu’elle est une clarté de l’être. Que l’amour est plus qu’un affect, qu’il est l’acte fondamental de la vie fraternelle. Que la joie est plus qu’un sourire, qu’elle est la vibration de la Beauté en acte.
Le livre ne cherche jamais à clore les significations, mais à ouvrir les possibles. Il n’explique pas les symboles, il leur rend leur voix. Il n’use pas de recettes, mais de patience. Il ne réduit rien, il dilate tout. L’initié ne devient pas savant, il devient voyant. Il apprend à marcher autrement, à respirer différemment, à écouter le silence de la Loge comme on écoute la mer la nuit. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : de restituer à la Tradition son pouvoir d’enchantement, son pouvoir d’élévation.
Ce livre ne se termine pas. Il s’accomplit. Il laisse en nous une trace, un sillon. Il nous rappelle que le centre est toujours à rejoindre. Qu’il n’est jamais donné, mais toujours à conquérir. Qu’il est à la fois la source et la cible, le point de départ et le terme du voyage. Il nous rappelle que la Tradition n’est pas un passé à conserver, mais une flamme à transmettre. Et que cette transmission n’est pas un geste extérieur, mais un feu intérieur. Lire ce livre, c’est réapprendre à se tenir debout dans le Temple. C’est réapprendre à se laisser traverser par le souffle du rituel. C’est consentir à être transformé.
Jean Dumonteil, par ce traité d’une grande exigence spirituelle, nous offre une œuvre majeure de la littérature maçonnique contemporaine. Il rejoint par l’esprit ces grandes figures qui n’écrivent pas pour expliquer la Franc-Maçonnerie, mais pour l’incarner, pour la dire avec les mots d’aujourd’hui, sans jamais en trahir l’âme millénaire. Il ne parle pas pour se faire entendre, il parle pour que résonne ce qui doit être transmis.
Au Centre de la Loge n’est pas un livre qu’on referme. C’est un livre qu’on emporte avec soi dans la Loge, dans sa méditation, dans sa prière silencieuse. C’est un compagnon. Une étoile. Une lampe.
Pratique journalière du REAA
Tome 1 – L'apprentissage
Le compas dans l’œil, coll. L’initié(e), 228 pages, 22 €

Sous le frémissement discret des pages de ce premier volume de Pratique journalière du REAA (Rite Écossais Ancien et Accepté), signé par Blanche de Quartlaudin et Marguerite de Joriel, s’élève une tapisserie sacrée, délicatement tissée de fils de sagesse qui captent la lumière initiatique dans un éclat subtil.
Nous pénétrons cet ouvrage non en simples lecteurs, mais en quêteurs foulant les sanctuaires d’une Loge, où chaque symbole, chaque geste se transforme en miroir révélant les profondeurs secrètes de notre âme. La prose s’écoule avec une élégance qui surpasse le quotidien, nous entraînant dans un voyage méditatif où s’estompent les frontières entre la terre et les cieux, nous laissant déambuler dans les méandres envoûtants de la pensée maçonnique. Ce livre, intergénérationnel par essence, réunit sous les pseudonymes de Blanche, la mère, et Marguerite, la fille, deux âmes dont l’expérience cumulée de soixante-dix années au sein du REAA irradie chaque ligne. Publié sous l’égide de Le compas dans l’œil, dont le sous-titre « Spiritualités, Rites et Traditions » résonne comme un écho à notre identité, cet ouvrage porte la marque d’une maison d’édition fondée par des Francs-Maçons animés par le désir ardent de transmettre le savoir initiatique et la symbolique profonde de notre fraternité. Nos « Frères nous reconnaissent comme tels », honorant cette lignée de pensée. Blanche de Quartlaudin, dont l’existence s’est subtilement imprégnée des feux alchimiques du Rite au fil de plus de cinquante années, offre à ces pages une profondeur délicatement ciselée par des décennies de silence contemplatif et de communion fraternelle empreinte de cœur. Sa fille, Marguerite de Joriel, enrichit ce chant d’une résonance vive et lumineuse, née de vingt années de dévotion ardente, un souffle juvénile qui s’entrelace avec grâce à la voix mûre et sage de sa mère. Deux belles âmes, deux Sœurs resplendissantes ! Ensemble, elles incarnent un duo d’expérience et de renouveau, leurs parcours harmonieusement mêlés insufflant une authenticité vibrante qui résonne auprès des initiés chevronnés comme des novices hésitant encore au seuil de leur quête.
Leurs écrits antérieurs, murmures discrets dans les cercles ésotériques – essais sur la pureté rituelle et la lumière symbolique – trouvent ici leur apogée, un phare pour ceux qui s’aventurent dans les mystères intérieurs. Cette maison d’édition, gardée par des directeurs de collection – Frères ou Sœurs de diverses Obédiences, parfois profanes – veille avec rigueur sur la qualité de nos ouvrages, tandis que nos auteures et auteurs, maçons d’une expérience éprouvée, s’emploient à partager leur savoir, leur cheminement et leur vision d’une fraternité universelle.
Au fil de notre lecture, nous nous enroulons dans la riche symbolique qui anime l’âme de l’ouvrage. Le pavement mosaïque, avec ses carrés noirs et blancs, surgit non comme une simple parure, mais comme une allégorie vivante de la dualité – le ballet incessant de l’ombre et de la clarté qui tisse notre condition humaine. Blanche et Marguerite nous guident à y discerner une fondation, le socle de la Loge, et pourtant un appel à transcender les tensions qui agitent notre être. L’équerre et le compas, ces outils intemporels, se dressent tels des gardiens d’harmonie et d’élévation. L’équerre, emblème du Vénérable Maître, nous enracine dans le plan terrestre, ses angles droits témoignant de la droiture que nous devons façonner en nous. Le compas, en revanche, soulève notre regard vers l’infini, son arc esquissant le potentiel sans borne de notre esprit alors que nous cherchons à accorder nos actes à une vision supérieure. Le delta lumineux, cet œil rayonnant perché sur le mur d’Orient, nous enveloppe d’une intensité qui trouble les profondeurs de notre intuition. Blanche de Quartlaudin et Marguerite de Joriel en dévoilent la portée comme la quatrième lettre de l’alphabet grec, un symbole que Pythagore liait à la naissance cosmique, sa forme triangulaire chantant un équilibre et une harmonie ternaire au fondement de la création. Cet emblème, loin d’être statique, vibre d’une présence vivante, un appel à illuminer le Temple intérieur où repose la lumière éternelle du Grand Architecte de l’Univers. Nous sentons son regard nous presser de dissiper la pénombre de l’ignorance, d’accueillir l’éveil progressif que seul le rituel peut offrir. La rose, délicate et carmin, offerte au novice par la Maîtresse des Cérémonies, se fait emblème émouvant d’accueil et de métamorphose.
La voix de Marguerite semble s’attarder ici, empreinte d’une chaleur qui évoque les liens fraternels forgés dans le creuset de l’expérience partagée. Cette fleur, frêle et pourtant résiliente, reflète le parcours de l’initié – ses épines rappellent les épreuves à traverser, sa floraison promet l’épanouissement spirituel à venir. Les autrices nous invitent à y lire non une formalité rituelle, mais un instant d’alchimie profonde où l’âme individuelle se fond dans l’aspiration collective de la Loge. Le testament philosophique, ce document solennel tracé dans le cabinet de réflexion, se dresse comme une pierre angulaire de ce sentier initiatique.
La main sage de Blanche nous conduit à travers sa signification, le révélant comme un vœu, un engagement conscient à parfaire notre pierre intérieure. Nous sommes invités à affronter notre finitude, à distiller notre essence en mots qui perdureront au-delà du fugace, un processus qui résonne avec la transmutation alchimique du plomb en or. Cet acte d’écriture, si intimement lié au Rite, devient un reflet de notre conscience en évolution, un témoignage non seulement de notre passé, mais de notre devenir possible.
Le rituel lui-même, avec ses gestes mesurés et ses paroles sacrées, n’est point une chorégraphie vaine, mais une symphonie de sens qui résonne dans le silence de la loge. L’élan de Marguerite de Joriel infuse cette exploration d’une urgence qui nous presse de vivre le rituel avec chaque fibre de notre être. Nous percevons que sa puissance réside non dans sa forme écrite, accessible à tous, mais dans l’expérience ineffable qu’il suscite – une alchimie intérieure qui nous lie à nos frères et sœurs dans une chaîne indéfectible. Les autrices nous rappellent que modifier ce rituel à la légère reviendrait à lui ôter son essence, tout en suggérant une tradition vivante, qui s’enrichit par l’accumulation patiente de la compréhension, enracinée dans la sagesse des anciens.
En méditant sur cet ouvrage, nous nous laissons porter par une contemplation du secret qui demeure hors de portée du profane. Blanche et Marguerite affirment que ce mystère ne gît point dans des mots voilés ou des degrés protégés, mais dans l’expérience vécue – la résonance viscérale, émotionnelle, qui échappe à toute transcription. C’est un secret qui s’attarde dans le cœur, une flamme allumée par la constance de la pratique et l’engagement conscient avec chaque symbole et geste. Cette prise de conscience éveille en nous un désir ardent de plonger plus avant, de suivre le sentier qu’elles illuminent avec tant de grâce, où chaque pas révèle de nouvelles facettes de notre paysage intérieur. Les axes éditoriaux de cette maison – « La parole circule » avec ses essais et réflexions maçonniques, « L’initié(e) » explorant le corpus sacré, « L’égrégore » tissant romans et beaux livres, « Ouverture » offrant de petits formats pour saisir une notion ou découvrir un mystère – dessinent une cartographie spirituelle où s’inscrit cet ouvrage. À la clôture de ces pages, Pratique journalière du REAA se révèle bien plus qu’un guide. C’est une invitation à entreprendre un pèlerinage de l’âme. Blanche de Quartlaudin et Marguerite de Joriel ont façonné une œuvre qui vibre au rythme de la loge, une mélodie qui nous appelle à aligner nos vies sur l’ordre cosmique, à chercher la lumière dans l’ombre, et à tisser un lien avec l’éternel. Nous refermons le livre non avec un sentiment d’achèvement, mais avec un engagement renouvelé envers le labeur intérieur, envers l’épanouissement sacré et progressif de notre propre perfection.
Yonnel Ghernaouti

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